Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400673

jeudi 30 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400673
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJUGE UNIQUE D JOSSERAND-JAILLET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 avril 2024, Mme B C, représentée par Me Marty, avocate, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 mars 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne lui a retiré son attestation de demande d'asile, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et a fixé la Grèce pour pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour l'autorisant à travailler, subsidiairement de réexaminer sa situation, l'ensemble dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire et la décision fixant le pays de destination sont entachées d'une erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences sur sa situation et dans la détermination du pays de destination et d'une violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en portant une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ;

- elles sont intervenues en violation de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 mai 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle par une décision du 14 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la Constitution du 4 octobre 1958 ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Vu l'arrêté du vice-président du Conseil d'Etat en date du 10 mai 2022 par lequel M. Daniel Josserand-Jaillet, président honoraire du corps des magistrats des tribunaux administratifs et des cours administratives d'appel, a été inscrit sur la liste des magistrats honoraires prévue à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.

M. Daniel Josserand-Jaillet, président de tribunal administratif honoraire, a été désigné par le président du tribunal pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1 et R. 776-13-1 à R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, ressortissante de la République démocratique du Congo née le 24 octobre 1985 à Kinshasa, est, selon ses déclarations, entrée, avec son fils né le 9 juin 2008, irrégulièrement en France le 23 janvier 2023, à partir de la Grèce où elle était parvenue en 2020 et où elle a obtenu la protection subsidiaire. Elle a formé le 2 mars 2023 une demande d'asile qui a été rejetée comme irrecevable le 23 mai 2023 par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 22 décembre 2023. Le 13 avril 2023, elle avait sollicité un titre de séjour en qualité d'étranger malade, que le préfet de la Haute-Vienne, au vu d'un avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) en date du 4 juillet 2023, lui a refusé le 4 août 2023. Par un arrêté du 22 mars 2024, le préfet de la Haute-Vienne lui a retiré son attestation de demande d'asile, l'a obligée à quitter le territoire français en lui fixant un délai de départ volontaire de trente jours, et a fixé la Grèce pour destination de la mesure d'éloignement. Mme C demande l'annulation de l'obligation de quitter le territoire et de la décision fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Ces stipulations ne sauraient, en tout état de cause, s'interpréter comme comportant pour un Etat l'obligation générale de respecter le choix, par un demandeur de titre de séjour, d'y établir sa résidence privée et de permettre son installation ou le regroupement de sa famille sur son territoire. En outre, il appartient à l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France, tel qu'il ressort de ces mêmes stipulations, de celles de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne, laquelle prévoit également que : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de ses communications " ou tel qu'il découle de la Constitution du 4 octobre 1958, d'apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a, le cas échéant, conservés dans son pays d'origine. Par ailleurs, l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

3. Mme C, ressortissante de la République démocratique du Congo, a fui à l'âge de trente-cinq ans un mariage forcé dans son pays d'origine avec son fils de même nationalité, né antérieurement en 2008, et a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire en Grèce en 2020. Elle est entrée, selon ses déclarations, irrégulièrement sur le territoire français en janvier 2023 pour demander, sans succès, l'asile et un titre de séjour en qualité d'étranger malade. Sa demande d'asile a été définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d'asile au motif qu'elle ne justifie pas d'une ineffectivité de sa protection internationale en Grèce. Entrée célibataire sur le territoire, elle fait valoir, postérieurement à l'intervention des décisions en litige, une vie maritale avec un compatriote résidant régulièrement en France. Toutefois, et notamment au regard du caractère très récent de cette vie privée et familiale débutée au mieux le 20 juin 2023 en France, en se bornant à faire valoir la scolarisation de son fils et ses activités bénévoles, Mme C, qui par ailleurs ne justifie d'aucune ressource personnelle, n'apporte pas d'éléments suffisants permettant de démontrer l'existence d'une insertion particulière dans la société française. Il ne ressort pas par ailleurs des pièces du dossier, après le rejet définitif de sa demande d'asile et de celle de son fils au motif qu'elle n'établit pas l'ineffectivité de sa protection internationale en Grèce, pays membre de l'Union européenne, tant au regard de la prise en charge de son état de santé, de la scolarisation que son fils y avait débutée, ou de la protection offerte à celui-ci contre une agression dont il y aurait été victime, que le préfet aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit à une vie privée et familiale. Enfin, ainsi que l'a mentionné la Cour nationale du droit d'asile dans le rejet de sa demande d'asile, la seule circonstance que puissent subsister des disparités entre les pays membres de l'Union dans la mise en œuvre de la protection internationale ne saurait en elle-même constituer, en l'absence en l'espèce de particulière vulnérabilité de Mme C, un risque de traitement inhumain ou dégradant qui ferait obstacle à ce que le bénéficiaire d'une telle protection y reconstitue une vie privée et familiale malgré son souhait personnel d'établir cette dernière dans un autre état membre avec un résident régulier dans ce dernier, lui-même bénéficiaire de ce fait d'une liberté de circulation au sein de l'espace Shengen. Par suite, les moyens tirés, d'une part, de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du droit de Mme C à une vie privée et familiale normale, d'autre part, d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences des décisions en litige sur sa situation personnelle, doivent être écartés, en tant qu'ils sont articulés à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination.

5. En second lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

6. Si Mme C se prévaut de la méconnaissance de ces stipulations au bénéfice de son enfant né en 2008 en République démocratique du Congo et scolarisé en France depuis 2023, il n'est pas établi que celui-ci ne pourrait pas poursuivre sa scolarité, qu'il y avait entamée en 2020 après que tous deux aient quitté leur pays d'origine commun, en Grèce, où il a vocation, dans son intérêt supérieur, à vivre avec sa mère, de même nationalité, sous couvert de la protection internationale. Par ailleurs, l'arbitrage des choix économiques présidant à l'organisation d'une vie privée et familiale relevant des membres participant à cette dernière, est inopposable aux Etats qui n'ont aucune obligation d'y faire droit sur leur territoire. Dès lors, les circonstances dans lesquelles s'organise en France la vie maritale de Mme C ne peuvent être regardées comme un obstacle à ce que le foyer, avec l'enfant, la transporte en Grèce. Par suite, Mme C n'est pas fondée à soutenir que les décisions en litige ont pour effet de provoquer nécessairement la séparation de son fils d'avec son compagnon. Le moyen tiré de la violation de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 doit dès lors être écarté.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

7. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions en litige. Par voie de conséquence, les conclusions de la requête à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font, en tout état de cause, obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance, verse une somme au conseil de Mme C au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er: La requête de Mme C est rejetée.

Article 2:Le présent jugement sera notifié à Mme B C, et au préfet de la Haute-Vienne.

Copie en sera adressée pour information à Me Marty.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.

Le magistrat désigné,

D. D

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour Le Greffier en Chef

La greffière,

M. A