Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400722

jeudi 30 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400722
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJUGE UNIQUE D JOSSERAND-JAILLET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 avril 2024, Mme B C épouse A, représentée par Me Moreau, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 4 avril 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'un an ;

3°)à titre subsidiaire, d'ordonner la suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement jusqu'à la date de la lecture de la décision de la Cour nationale du droit d'asile sur son recours contre le rejet par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides de sa demande d'asile ;

4°)de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve de sa renonciation, le cas échéant, à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté en litige pris dans son ensemble :

- le signataire de cet arrêté ne justifie pas de sa compétence ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire en litige :

- le préfet s'est à tort estimé en situation de compétence liée ;

- l'administration n'a pas procédé à un examen sérieux et personnalisé de sa situation ;

- l'obligation de quitter le territoire porte à son droit à une vie privée et familiale normale tel que garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales une atteinte disproportionnée ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est entachée d'un défaut de base légale en ce qu'elle se fonde sur la décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- cette décision méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- l'interdiction de retour sur le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- le préfet s'est à tort estimé en situation de compétence liée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation, dès lors qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public, a sa famille en France et n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement antérieure ; elle procède ainsi d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 mai 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu' aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 mai 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Constitution du 4 octobre 1958 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Vu l'arrêté du vice-président du Conseil d'Etat en date du 10 mai 2022 par lequel M. Daniel Josserand-Jaillet, président honoraire du corps des magistrats des tribunaux administratifs et des cours administratives d'appel, a été inscrit sur la liste des magistrats honoraires prévue à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.

M. Daniel Josserand-Jaillet, président de tribunal administratif honoraire, a été désigné par le président du tribunal pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1 et R. 776-13-1 à R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. E a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E ;

- les observations de Me Moreau, représentant Mme A.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C épouse A, ressortissante albanaise née le 7 janvier 1989 à Shkoder, est, selon ses déclarations, entrée irrégulièrement accompagnée de son époux et de leur fils âgé de de dix-huit mois le 28 octobre 2023 en France où elle a demandé l'asile le 31 octobre suivant. Sa demande, examinée selon la procédure prévue par l'article L. 531-25 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a été rejetée le 23 février 2024 par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), contre laquelle elle indique, en faisant valoir une demande d'aide juridictionnelle à cette fin en date du 2 mars 2024, son intention de former un recours devant la Cour nationale du droit d'asile. Par un arrêté du 4 avril 2024, le préfet de la Haute-Vienne, l'a obligée à quitter le territoire dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi, et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant un an. Mme A, qui sollicite son admission à l'aide juridictionnelle provisoire, demande l'annulation de l'obligation de quitter le territoire, de la décision fixant le pays de destination, et de l'interdiction de retour sur le territoire français.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 mai 2024. Il n'y a, dès lors, plus lieu de statuer sur les conclusions de Mme A tendant à son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation et, à titre subsidiaire, de suspension de la mesure d'éloignement :

En ce qui concerne l'arrêté en litige pris dans son ensemble :

4. M. Laurent Monbrun, secrétaire général de la préfecture de la Haute-Vienne et signataire de l'arrêté en litige, bénéficie, à compter du 26 février 2024, d'une délégation de signature du préfet de la Haute-Vienne en date du 14 février 2024, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs spécial n° 87-20287-2024-029 du 15 février 2024, à l'effet notamment de signer " les arrêtés, décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ". Mme A ne peut, en tout état de cause, utilement alléguer que les conditions de cette délégation n'étaient pas réunies en l'absence de toute condition mise à la délégation de signature sur ce point. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, l'obligation de quitter le territoire en litige énonce clairement les considérations de droit et de fait relatives à la situation personnelle de Mme A sur lesquelles elle se fonde, dans une mesure suffisante pour permettre à sa destinataire d'en connaître et discuter utilement les motifs, et pour mettre le juge de l'excès de pouvoir en mesure d'exercer son office en pleine connaissance de cause. L'arrêté du 4 avril 2024 mentionne par ailleurs la situation familiale exacte de Mme A, en prenant en compte son époux et son enfant, et relève le rejet des demandes d'asile de la famille. Cette décision, dont aucune disposition législative ou réglementaire n'impose à l'administration qu'elle devrait reprendre exhaustivement tous les éléments de la situation de fait de l'intéressée, est, dès lors, suffisamment motivée notamment au regard des exigences des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration et, en tout état de cause, de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La seule circonstance que le préfet ait implicitement considéré, en s'abstenant de la mentionner dans sa décision, que la présence en France de membres de sa famille n'établissait pas des attaches de l'intéressée en France ne révèle pas par elle-même un défaut d'examen particulier de la situation de celle-ci. Les moyens tirés d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen particulier de la situation de Mme A, celui-ci déduit du premier, manquent dès lors en fait et doivent être écartés.

6. En deuxième lieu, il ne ressort pas de la motivation de l'arrêté en litige, qui mentionne ainsi qu'il vient d'être dit les circonstances propres à la situation personnelle de Mme A, ni des autres pièces du dossier, que le préfet de la Haute-Vienne n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle de l'intéressée. Le moyen qui en est tiré doit dès lors être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Ces stipulations ne sauraient, en tout état de cause, s'interpréter comme comportant pour un Etat l'obligation générale de respecter le choix, par un demandeur de titre de séjour, d'y établir sa résidence privée et de permettre son installation ou le regroupement de sa famille sur son territoire. En outre, il appartient à l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France, tel qu'il ressort de ces mêmes stipulations, de celles de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne, laquelle prévoit également que : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de ses communications " ou tel qu'il découle de la Constitution du 4 octobre 1958, d'apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a, le cas échéant, conservés dans son pays d'origine. Par ailleurs, l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

8. Si Mme A fait valoir la présence en France de sa famille, sans qu'au demeurant elle apporte à l'appui d'éléments précis sur les liens qu'elle allègue entretenir avec cette dernière,non plus que la situation de ses membres sur le territoire, cette seule circonstance n'est pas de nature à lui ouvrir un droit à séjourner en France, où le foyer ne dispose d'aucune ressource ni ne justifie d'une réelle intégration. Son époux étant également débouté du droit d'asile et eu égard au très jeune âge de leur enfant, il ne ressort des pièces du dossier aucun obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue dans leur pays d'origine commun, avec le très jeune enfant qui pourra y entamer sa scolarité, où son époux et elles ont vécu la majeure partie de leur vie et où ils ont nécessairement tissé des liens. Dans ces conditions, le préfet de la Haute-Vienne n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme A. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et d'une erreur manifeste dans l'appréciation de la situation personnelle de Mme A doivent dès lors être écartés.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête tendant à l'annulation de l'obligation de quitter le territoire en litige doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. Il résulte en premier lieu de ce qui vient d'être dit que Mme A ne peut exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination.

11. En second lieu, aux termes de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. ()". Aux termes de l'article 3 de cette convention : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ". D'autre part, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

12. Par ailleurs, il résulte des dispositions combinées de l'article L. 541-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'article L. 511-1 et de l'article L. 512-1 du même code, qu'un ressortissant étranger issu d'un pays sûr dont la demande d'asile a été rejetée selon la procédure accélérée, s'il ne bénéficie pas du droit de se maintenir sur le territoire français jusqu'à ce que la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) ait statué sur son recours, peut contester l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre. Ce recours présente un caractère suspensif et le juge saisi a la possibilité, le cas échéant, en application de l'article L. 753-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de suspendre l'exécution de la mesure d'éloignement jusqu'à ce que la CNDA ait statué sur son recours. Pour autant, le droit à un recours effectif tel que protégé notamment par l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'implique pas que l'étranger, dont la demande d'asile a fait l'objet d'un examen en procédure accélérée puisse se maintenir sur le territoire français jusqu'à l'issue de son recours devant la CNDA et ce alors qu'il peut se faire représenter devant cette juridiction.

13. Mme A soutient qu'elle encourt, avec son époux, des risques en cas de retour en Albanie. Toutefois, elle n'apporte pas à l'instance, après le rejet de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), d'élément probant de nature à établir la réalité, l'actualité et le caractère direct et personnel de tels risques dont l'Ofpra n'a pas retenu la réalité et, notamment, à l'appui de ses conclusions aux fins d'annulation, elle ne fait pas état d'éléments susceptibles, à la date d'intervention de la décision fixant le pays de destination en litige à laquelle s'apprécie sa légalité, d'infirmer les approximations dans son récit et le caractère peu convaincant de ce dernier relevés par l'Ofpra dans sa décision du 23 février 2024 et, partant, par le préfet qui s'en est, nécessairement, approprié les conclusions, sur sa situation. Enfin, Mme A ne peut utilement se prévaloir pour elle-même de l'admission d'un membre de sa famille au statut de réfugié. Par ailleurs, Mme A ne conteste pas, dès lors que sa demande a été examinée selon la procédure prévue par l'article L. 531-24 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicable aux ressortissants des pays classés sur la liste des pays sûrs par l'Ofpra, ne plus justifier, à la date de la décision en litige, d'un droit au maintien sur le territoire français. Dans ces conditions, elle n'est pas fondée à soutenir, à titre principal, que la décision fixant le pays de renvoi méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

14. Toutefois, elle fait état, notamment à l'audience, d'être en mesure d'exposer personnellement, assistée d'un interprète et oralement à l'audience de la CNDA des éléments explicatifs nouveaux de nature à induire un doute sérieux sur l'appréciation portée par les autorités chargées d'examiner sa demande d'asile. Elle invoque ainsi particulièrement les précisions qu'elle compte développer, à l'appui de celles de son époux, faisant à cet effet entendre devant la Cour nationale du droit d'asile les membres de sa famille sur les implications personnelles dans les menaces que ferait peser sur son mari et l'ensemble de sa famille, l'incluant ainsi nécessairement et le démontrant par l'agression dont elle soutient avoir été victime, l'entreprise mafieuse implantée dans son pays d'origine qu'ils ont fui pour cette raison. L'ensemble de ces propos, portant sur des faits antérieurs à la décision en litige, en cohérence avec sa demande d'asile et par suite avec le recours dont elle a saisi la CNDA le 5 mai 2024, selon le justificatif produit à l'audience avant la clôture de l'instruction et communiqué au préfet, mais qui n'avaient pas été portés à la connaissance de l'administration avant l'intervention de l'arrêté en litige, s'avèrent de nature à induire un doute sérieux sur l'appréciation portée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides sur la demande d'asile de l'intéressée. Dans ces circonstances, si elle n'est pas fondée à soutenir, à titre principal, que la décision fixant le pays de renvoi méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, elle est fondée à faire valoir un doute sérieux sur l'appréciation portée sur sa situation à l'appui de ses conclusions aux fins de suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement en litige.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

15. En premier lieu, il résulte de l'examen, qui précède, de la légalité de l'obligation de quitter le territoire français, que Mme A n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de cette mesure d'éloignement à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'interdiction de retour sur le territoire français.

16. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

17. Il ressort des termes mêmes des dispositions de l'article L. 611-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

18. L'arrêté en litige, dont la motivation d'ensemble s'étend à celle spécifique à l'interdiction de retour sur le territoire français qu'il comporte, précise les éléments de fait, dont la présence en France de son époux et de son fils et les rejets des demandes d'asile, outre les éléments spécifiques à sa situation personnelle dont l'administration avait connaissance à la date de sa signature, à laquelle s'apprécie sa légalité. Les termes mêmes de l'acte révèlent ainsi la prise en compte de l'entrée récente de l'intéressée sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et de sa situation familiale, traduisant ainsi l'appréciation portée par l'autorité administrative sur la situation de Mme A. En outre, l'arrêté attaqué n'avait pas à préciser expressément si elle représentait une menace pour l'ordre public, dès lors qu'une telle circonstance n'a pas été retenue par le préfet. Au regard de ces éléments, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an n'est pas suffisamment motivée et que le préfet de la Haute-Vienne a méconnu les dispositions énoncées à l'article L. 611-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, ces moyens doivent être écartés.

19. En deuxième lieu, il ne ressort pas de cette motivation, ni des autres pièces du dossier, que le préfet de la Haute-Vienne se serait à tort estimé en situation de compétence liée pour prendre l'interdiction de retour sur le territoire français en litige.

20. Enfin, les seules circonstances que l'arrêté du 4 avril 2024 ne mentionne pas l'absence de mesure d'éloignement antérieure, ce qu'en l'espèce aucun texte législatif ou réglementaire n'imposait, ou l'absence de menace à l'ordre public et que le préfet ait estimé que la présence de membres de sa famille sur le territoire ne suffisait pas à créer avec la France des liens suffisants ne révèlent pas en elles-mêmes un défaut d'examen sérieux de la situation de l'intéressée au regard des conditions du prononcé de l'interdiction de retour sur le territoire français non plus qu'une erreur d'appréciation.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

21. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions en litige. Par voie de conséquence, les conclusions de la requête à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

22. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font, en tout état de cause, obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie principalement perdante dans la présente instance, verse une somme au conseil de Mme A, par ailleurs bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er: Il n'y a pas lieu à statuer sur les conclusions de la requête tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2: L'exécution de l'arrêté du 4 avril 2024, en tant qu'il ordonne l'éloignement de Mme A vers son pays d'origine, est suspendue jusqu'à l'intervention de la décision de la Cour nationale du droit d'asile statuant sur le recours de l'intéressée contre la décision du 23 février 2024 par laquelle l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande d'asile.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 4 :Le présent jugement sera notifié à Mme B C épouse A et au préfet de la Haute-Vienne.

Copie en sera adressée pour information à Me Moreau.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.

Le magistrat désigné,

D. E

La greffière,

M. D

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour Le Greffier en Chef

La greffière,

M. D