Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400755

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400755
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Limoges a rejeté la requête de M. A, ressortissant guinéen, qui contestait le refus de titre de séjour pour raisons de santé et l'obligation de quitter le territoire pris par le préfet de la Haute-Vienne. Le juge a estimé que la décision de refus n'était pas entachée d'illégalité, en se fondant notamment sur l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, après avoir examiné l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Il a également écarté les moyens tirés de la violation de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'erreur manifeste d'appréciation. En conséquence, les conclusions à fin d'annulation, d'injonction et celles relatives aux frais de justice ont été rejetées.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 avril 2024 et un mémoire enregistré le 31 mai 2024, M. C A représenté par Me Roux, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er mars 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Haute-Vienne de lui délivrer un titre de séjour et de travail, subsidiairement de réexaminer sa situation, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 794 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de la renonciation par celui-ci, le cas échéant, à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

- la décision est entachée d'un vice de procédure dès lors que le préfet n'a pas saisi la commission du titre de séjour ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa demande d'un titre de séjour portant la mention " salarié " ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 23 du pacte international relatif aux droits civiques et politiques et du préambule de la Constitution de 1946 ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français et la fixation du pays de renvoi :

- les décisions sont illégales en raison de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation sur sa situation personnelle et son droit à la vie privée et familiale et contreviennent à l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 mai 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête comme non fondée.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

-la Constitution de la République Française ;

-le pacte international des droits civiques et politiques ;

-la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Martha a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant guinéen, est entré irrégulièrement en France en 2019 afin de solliciter l'asile. Après que sa demande d'asile a été rejetée, l'intéressé a été mis en possession d'un titre de séjour pour raison de santé du 19 janvier 2022 au 2 octobre 2023. Le 14 août 2023, il a sollicité le renouvellement de ce titre ainsi qu'un changement de statut vers un titre de séjour " salarié ". Par un arrêté du 1er mars 2024, dont l'intéressé demande l'annulation, le préfet de la Haute-Vienne a rejeté ces demandes, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 425- 9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. (). / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / () / Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée ".

3. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve de l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi, sauf circonstance humanitaire exceptionnelle. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il pourrait ou non y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

4. Pour refuser de renouveler le titre de séjour sollicité par M. A sur le fondement des dispositions citées au point précédent, le préfet de la Haute-Vienne, s'est notamment fondé sur l'avis émis le 21 novembre 2023 par le collège de médecins de l'Ofii, lequel indique que l'état de santé du requérant nécessite une prise en charge médicale dont le défaut ne devrait pas entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité.

5. Pour contester cette appréciation, M. A, qui a levé le secret médical, produit tout d'abord un certificat médical d'un médecin psychiatre du CH d'Esquirol du 25 janvier 2024 attestant de ce qu'il bénéficie " d'un suivi psychiatrique régulier (mensuel dans l'idéal) et d'un traitement adapté au trouble psychotique dont il souffre [et] qu'il est suivi en parallèle par une psychologue ". Ce même médecin, dans un certificat du 5 avril 2024, soit à une date postérieure à la décision contestée mais décrivant un état préexistant, indique que la prise en charge de M. A pour un trouble psychiatrique chronique, au long cours, si elle devait être interrompue, " mettrait en péril son état de santé et provoquerait sans nul doute une décompensation de sa pathologie, pouvant occasionner des faits d'une extrême gravité pour lui ou pour autrui ". En outre, la psychologue suivant le demandeur indique dans une attestation du 8 avril 2024, faisant état elle aussi d'un état préexistant à la décision, que M. A présente un trouble psychiatrique sévère et chronique depuis plusieurs années [et que] les soins dont il bénéficie tant sur le plan médicamenteux que psychologique lui permettent de trouver une certaine stabilité favorisant une vie sociale satisfaisante et même le maintien dans l'emploi ". Cette même psychologue rajoute que les troubles présentés par M. A nécessitent de façon impérieuse un suivi régulier, suivi dans lequel celui-ci se montre investi et assidu depuis décembre 2022. Ces éléments, s'ils font état d'une stabilisation de l'état psychique de M. A, soulignent aussi le risque de décompensation très grave en cas d'interruption des soins et de l'accompagnement existant engendrant des risques pour lui-même et pour les autres. Dans ces conditions, ces certificats sont de nature à remettre à cause le bien-fondé de l'avis du collège de médecins de l'Ofii. Par suite, M. A est fondé à soutenir que le préfet de la Haute-Vienne, en se fondant sur cet avis pour lui refuser le renouvellement d'un titre de séjour pour raisons médicales, a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers.

6. Il résulte de ce qui précède que la décision du 1er mars 2024 portant refus de renouvellement du titre de séjour pour raison de santé précédemment accordé à M. A doit être annulée, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens dirigés contre cette décision. Il s'ensuit que les décisions du même jour l'obligeant à quitter le territoire français et fixant le pays de destination doivent, par voie de conséquence, également être annulées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

7. Compte tenu de ce qui précède, et dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction que le traitement et la prise en charge dont M. A a besoin ne seraient pas de façon certaine effectivement disponibles dans son pays d'origine, il y a seulement lieu d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de réexaminer la situation de l'intéressé dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions présentées au titre des frais de l'instance :

8. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Roux, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à ce conseil de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er: L'arrêté du 1er mars 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a refusé à M. A la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Vienne de réexaminer la situation de l'intéressé dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3: L'Etat versera à Me Roux, avocate de M. A, une somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 18 juin 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- M. Martha, premier conseiller,

- M. Boschet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.

Le rapporteur,

F. MARTHA

Le président,

N. NORMAND

La greffière,

M. B

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le greffier en chef,

La greffière

M. B

cg