Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400836
mardi 2 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2400836 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 1ère chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 13 mai et 7 juin 2024, Mme C A B, représentée par Me Roux, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 1er mars 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne, a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire dans un délai de départ de trente jours, et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre à cette autorité de lui délivrer un titre de séjour l'autorisant à travailler, subsidiairement de réexaminer sa situation, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 794 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du10 juillet 1991, sous réserve de la renonciation par celui-ci, le cas échéant, à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.
Il soutient que :
En ce qui concerne le refus de séjour :
- le refus de séjour ne pouvait légalement intervenir sans un avis préalable de la commission du titre de séjour prévu par l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le préfet ne justifie pas de l'existence et de la régularité du rapport médical préalable à l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii), pas davantage que de l'existence et la régularité de ce dernier avis, notamment au regard de l'exigence de collégialité ;
- le refus de séjour méconnaît le 7) de l'article 6 de l'accord franco-algérien ;
- il porte une atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie privée et familiale normale tel qu'il est garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le 5) de l'article 6 de l'accord franco- algérien ;
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire et la fixation du pays de renvoi :
- ces deux décisions sont illégales en raison de l'illégalité du refus de séjour ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mai 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête comme non fondée.
Mme A B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 avril 2024.
La clôture de l'instruction a été fixée au 4 juin 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Martha a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C A B, ressortissante algérienne née en 1995, déclare être entrée en France sans visa le 20 février 2022. Elle a sollicité, le 14 novembre 2023, son admission au séjour en raison de son état de santé. Par un arrêté du 1er mars 2024, dont l'intéressée demande l'annulation, le préfet de la Haute-Vienne a refusé de faire droit à cette demande, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.
Sur le refus de titre de séjour :
2. Aux termes de l'article 6 de l'accord franco algérien du 27 décembre 1968 modifié : " () / Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : / () 7) au ressortissant algérien, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve qu'il ne puisse pas effectivement bénéficier d'un traitement approprié dans son pays. () ". Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé. / Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée. ()".
3. En premier lieu, aux termes de l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. () ". Selon l'article R. 425-13 du même code : " Le collège à compétence nationale mentionné à l'article R. 425-12 est composé de trois médecins, il émet un avis dans les conditions de l'arrêté mentionné au premier alinéa du même article. La composition du collège et, le cas échéant, de ses formations est fixée par décision du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Le médecin ayant établi le rapport médical ne siège pas au sein du collège. / Le collège peut délibérer au moyen d'une conférence téléphonique ou audiovisuelle. / L'avis est rendu par le collège dans un délai de trois mois à compter de la transmission du certificat médical. () ". Il résulte de ces dispositions combinées à celles de l'article 6 de l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile susvisé qu'il appartient à l'autorité administrative de se prononcer sur la demande de titre de séjour en qualité d'étranger malade au vu de l'avis émis par un collège de médecins, nommés par le directeur général de l'Ofii, auquel un rapport médical, relatif à l'état de santé de l'intéressé et établi par un médecin instructeur qui ne siège pas au sein du collège, est préalablement transmis. Pour cela, l'article 1 du même arrêté prévoit que " le préfet du lieu où l'étranger a sa résidence habituelle lui remet un dossier comprenant une notice explicative l'informant de la procédure à suivre et un certificat médical vierge, dont le modèle type figure à l'annexe A ". Aux termes de l'article 6 du même arrêté : " () Le collège peut délibérer au moyen d'une conférence téléphonique ou audiovisuelle. L'avis émis à l'issue de la délibération est signé par chacun des trois médecins membres du collège ".
4. D'une part, et tout d'abord, il ressort des pièces du dossier et notamment du bordereau de transmission rédigé par le directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) le 19 février 2024 que le rapport médical visé à l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile a été établi le 1er février 2024 et qu'il a été transmis au collège de médecins le 14 février suivant.
5. Ensuite, les dispositions citées au point 2, issues de la loi du 7 mars 2016 relative au droit des étrangers en France et de ses textes d'application, ont modifié l'état du droit antérieur pour instituer une procédure particulière aux termes de laquelle le préfet statue sur la demande de titre de séjour présentée par l'étranger malade au vu de l'avis rendu par trois médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, qui se prononcent en répondant par l'affirmative ou par la négative aux questions figurant à l'article 6 précité de l'arrêté du 27 décembre 2016, au vu d'un rapport médical relatif à l'état de santé du demandeur établi par un autre médecin de l'Office, lequel peut le convoquer pour l'examiner et faire procéder aux examens estimés nécessaires. Cet avis commun, rendu par trois médecins et non plus un seul, au vu du rapport établi par un quatrième médecin, le cas échéant après examen du demandeur, constitue une garantie pour celui-ci. Les médecins signataires de l'avis ne sont pas tenus, pour répondre aux questions posées, de procéder à des échanges entre eux, l'avis résultant de la réponse apportée par chacun à des questions auxquelles la réponse ne peut être qu'affirmative ou négative. Par suite, la circonstance que, dans certains cas, ces réponses n'aient pas fait l'objet de tels échanges, oraux ou écrits, est sans incidence sur la légalité de la décision prise par le préfet au vu de cet avis. Il résulte, des termes mêmes de l'avis du collège médical du 19 février 2024 que trois médecins ont délibéré sur la situation de la requérante sur la base du rapport médical susmentionné. Par suite, le vice de procédure ayant trait à la méconnaissance de l'exigence de collégialité quant à l'avis rendu par ce collège doit être écarté.
6. Enfin, si Mme A B soutient que le préfet doit établir que les formes et délais prévus par l'arrêté du 27 décembre 2016 et ses annexes ont été respectés, elle n'assortit pas son moyen de précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l'existence d'un vice de procédure résultant des conditions irrégulières d'établissement de l'avis émis 19 février 2024 par le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration doit être écarté dans toutes ses branches.
7. D'autre part, pour refuser d'accorder à Mme A B le titre de séjour demandé, le préfet de la Haute-Vienne, s'est notamment fondé sur l'avis émis le 19 février 2024 par le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, lequel indique que l'état de santé de la requérante nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais qu'eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont elle est originaire à savoir l'Algérie, elle peut toutefois y bénéficier effectivement d'un traitement approprié.
8. Pour contester cette appréciation, Mme A B, qui a levé le secret médical, indique qu'elle est suivie pour une néoplasie thyroïdienne et affirme que le suivi de sa pathologie est impossible en Algérie. Si elle produit à l'instance un certificat du 25 mars 2024 émanant d'un praticien du centre hospitalier universitaire de Limoges faisant état, d'une part, " de ce qu'elle est actuellement prise en charge pour une néoplasie thyroïdienne à haut risque de récidive pour laquelle elle a bénéficié d'une chirurgie et d'une irathérapie complémentaire ", d'autre part de ce que les investigations doivent se poursuivre entre mai et début juillet 2024, il ressort des pièces du dossier, notamment de l'extrait de la nomenclature des produits pharmaceutiques distribués en Algérie produit par le défendeur, que le traitement qui lui a été prescrit pour sa pathologie, à savoir du levothyrox 100 ug pendant six mois, est disponible en Algérie au dosage dont elle a besoin. Si l'intéressée se prévaut d'une ordonnance du 13 mai 2024 faisant état d'une prescription d'un dosage de levothyrox à 125ug et 137ug un jour sur deux, cette circonstance, postérieure à la date de la décision attaquée et faisant suite à la réception d'un bilan sanguin le 6 mai 2024, est sans incidence. Par suite et alors que l'intéressée ne démontre pas par les seules pièces qu'elle produit, qu'elle ne pourrait, eu égard au niveau de ses ressources, accéder à ce médicament en Algérie, pays dans lequel existe un système de couverture maladie et un réseau d'établissements publics de santé, les éléments produits par Mme A B ne peuvent suffire à renverser la présomption de disponibilité d'un traitement adapté à son état de santé dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tenant à la méconnaissance du 7) de l'article 6 de l'accord franco- algérien doit être écarté.
9. En deuxième lieu, aux termes du 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié susvisé : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit () Au ressortissant algérien qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus. () ". Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
10. En l'espèce, Mme A B qui est entrée récemment en France ainsi qu'il résulte de ce qui a été dit au point 1, est célibataire et sans enfant. Si elle se prévaut de la présence en France de deux frères en situation régulière et des efforts qu'elle a entrepris pour apprendre le français, ces seules circonstances ne sont pas suffisantes pour établir qu'elle a établi le centre de ses intérêts personnels et familiaux en France alors qu'elle ne justifie pas être dépourvue de toutes attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine, dans lequel elle a vécu jusqu'à l'âge de 27 ans, ni d'une intégration particulièrement notable. Par suite, c'est sans porter une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale tel qu'il est garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien que le préfet de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour.
11. En dernier lieu, il résulte des dispositions de l'article L. 412-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le préfet n'est tenu de saisir la commission du titre de séjour que du seul cas des étrangers qui remplissent effectivement les conditions prévues par les dispositions visées par ce texte ou les stipulations de l'accord franco-algérien ayant le même objet. Mme A B, n'étant pas, compte tenu de ce qui a été dit ci-dessus, au nombre des étrangers pouvant obtenir de plein droit un titre de séjour, le préfet n'était pas tenu de soumettre sa situation à la commission du titre de séjour avant de rejeter sa demande.
Sur les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi :
12. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que Mme A B n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de la décision de refus de séjour à l'appui de sa demande tendant à l'annulation de ces décisions.
13. En second lieu, par les mêmes motifs que ceux développés aux points 8 et 10 du présent jugement, et dès lors en particulier qu'il n'est pas démontré que l'intéressée ne pourrait accéder à un traitement médical approprié à son état de santé en Algérie, les moyens tirés d'une atteinte disproportionnée à la vie privée et familiale de Mme A B et d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision d'éloignement sur sa situation personnelle doivent être écartés.
14. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions de la requête de Mme A B aux fins d'annulation doivent être rejetées, ainsi par voie de conséquence, que ses conclusions aux fins d'injonction et celles présentées au titre des frais de justice.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de Mme A B est rejetée.
Article 2:Ce jugement sera notifié à Mme C A B et au préfet de la Haute-Vienne.
Délibéré après l'audience du 18 juin 2024 où siégeaient :
- M. Normand, président,
- M. Martha, premier conseiller
- M. Boschet, premier conseiller ;
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.
Le rapporteur,
F. MARTHA.
Le président,
N. NORMAND
La greffière,
M. D
La République mande et ordonne
au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour le greffier en chef,
La greffière
M. D
N°2400836cg