Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400850
mercredi 22 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2400850 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 15 mai 2024, M. A C, représenté par Me Karakus, demande au tribunal :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 14 mai 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a prolongé son assignation à résidence sur le territoire de la commune de Limoges (Haute-Vienne) pour une durée de quarante-cinq jours du 15 mai 2024 au 29 juin 2024 et lui a fait obligation de se présenter du lundi au vendredi à 13h45 au commissariat de police ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros, à verser à son conseil en cas d'admission à l'aide juridictionnelle sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à lui-même en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle.
Il soutient que :
- la décision est entachée d'incompétence ;
- la décision méconnaît l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et porte une atteinte grave et disproportionnée à son droit d'aller et venir et au respect de sa vie privée et familiale notamment consacré par le conseil constitutionnel et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision est contraire aux intérêts de son enfant et méconnaît l'article 3.1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- l'arrêté portant obligation de quitter le territoire qui fonde la décision attaquée n'est plus en vigueur et une procédure en appel est en cours contre cette décision ; Mme C a formé une nouvelle demande de titre de séjour et a reçu un refus simple ; ainsi aucune décision portant obligation de quitter le territoire n'existe à son encontre ;
- les limites géographiques de l'assignation et la fréquence du pointage sont disproportionnées et méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le préfet a prolongé son assignation à résidence sans nouvelle diligence.
Par un mémoire en défense enregistré le 21 mai 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête comme non-fondée.
Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
M. C a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 15 mai 2024.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2020-1716 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Limoges a désigné Mme Gaullier-Chatagner, conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-15 et R. 777-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Gaullier-Chatagner a été entendu au cours de l'audience publique.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. C, ressortissant albanais, né le 22 mars 1987, est entré irrégulièrement en France le 14 mars 2018 selon ses déclarations. Il a fait l'objet en dernier lieu le 14 février 2024 d'un arrêté portant obligation de quitter le territoire français et d'un arrêté du même jour l'assignant à résidence. Par un jugement du 22 février 2024, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Limoges a confirmé ces deux arrêtés. M. C a contesté ce jugement par un recours enregistré par la cour administrative de Bordeaux. Par un arrêté du 29 mars 2024, le préfet de la Haute-Vienne a assigné à résidence le requérant pour une nouvelle durée de 45 jours. Par un jugement du 4 avril 2024, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Limoges a rejeté ses conclusions à fin d'annulation. Par un nouvel arrêté du 14 mai 2024, le préfet de la Haute-Vienne a assigné à résidence le requérant pour une nouvelle durée de 45 jours. M. C sollicite l'annulation de cet arrêté.
Sur la demande d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est accordée par la juridiction compétente ou son président () soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué ".
3. M. C a déposé une demande d'aide juridictionnelle provisoire le 15 mai 2024 sur laquelle il n'a pas été statué à la date du présent jugement. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
4. En premier lieu, M. D E, sous-préfet, secrétaire général de la préfecture de la Haute-Vienne et signataire de la décision attaquée, bénéficie d'une délégation de signature du préfet de la Haute-Vienne en date du 14 février 2024, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs spécial n° 87-2024-029 du 15 février 2024, à l'effet de signer " les arrêtés, décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ". Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué ne peut qu'être écarté.
5. En deuxième lieu, Aux termes de l'article L. 141-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'un étranger fait l'objet d'une décision de refus d'entrée en France, de placement en rétention ou en zone d'attente, de retenue pour vérification du droit de circulation ou de séjour ou de transfert vers l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile et qu'il ne parle pas le français, il indique au début de la procédure une langue qu'il comprend. Il indique également s'il sait lire. / Ces informations sont mentionnées sur la décision de refus d'entrée, de placement ou de transfert ou dans le procès-verbal prévu au premier alinéa de l'article L. 813-13. / Ces mentions font foi sauf preuve contraire. La langue que l'étranger a déclaré comprendre est utilisée jusqu'à la fin de la procédure. / Si l'étranger refuse d'indiquer une langue qu'il comprend, la langue utilisée est le français ". Aux termes des dispositions de l'article L. 141-3 de ce code : " Lorsque les dispositions du présent code prévoient qu'une information ou qu'une décision doit être communiquée à un étranger dans une langue qu'il comprend, cette information peut se faire soit au moyen de formulaires écrits dans cette langue, soit par l'intermédiaire d'un interprète. L'assistance de l'interprète est obligatoire si l'étranger ne parle pas le français et qu'il ne sait pas lire. / En cas de nécessité, l'assistance de l'interprète peut se faire par l'intermédiaire de moyens de télécommunication. Dans une telle hypothèse, il ne peut être fait appel qu'à un interprète inscrit sur une liste établie par le procureur de la République ou à un organisme d'interprétariat et de traduction agréé par l'administration. Le nom et les coordonnées de l'interprète ainsi que le jour et la langue utilisée sont indiqués par écrit à l'étranger ".
6. Il ne résulte pas des dispositions l'article L. 141-3 dont le requérant se borne à invoquer la méconnaissance, qu'il mettrait à la charge de l'administration une obligation de notifier une décision d'assignation à résidence dans une langue comprise par son destinataire. En tout état de cause, en faisant état de ce que les coordonnées de l'interprète ne lui ont pas été communiquées, de ce qu'il ne serait pas inscrit sur une liste établie par le procureur de la République, et de ce que la nécessité qu'il y aurait eu de faire appel à un interprète par téléphone n'est pas démontrée, le requérant ne fait état d'aucun élément de nature à avoir préjudicié à sa compréhension de la mesure dont il faisait l'objet et de ses droits, en particulier s'agissant d'une troisième mesure d'assignation à résidence. Le moyen tiré d'une méconnaissance de l'article L. 141-3 doit par suite être écarté.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ". Aux termes de l'article L. 732-3 du même code : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours. / Elle est renouvelable deux fois dans la même limite de durée ".
8. Il ressort de la décision attaquée que la prolongation de la mesure d'assignation à résidence contestée se fonde sur un arrêté du 14 février 2024 portant l'obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi. En outre, M. C a contesté cet arrêté devant le tribunal administratif de Limoges qui a rejeté sa requête. Dans ces conditions, M. C n'est pas fondé à soutenir que la mesure d'assignation à résidence serait fondée sur un arrêté qui " n'est plus en vigueur ", ni qu'aucune décision portant obligation de quitter le territoire n'existerait à son encontre. Par ailleurs, la circonstance que M. C ait respecté les conditions de ses précédentes assignations à résidence ne suffit pas à démontrer que la nouvelle mesure prise à son encontre serait disproportionnée. Enfin, si M. C fait valoir qu'il est entré au mois de mars 2018 en France et qu'il y réside en famille depuis cette date, ces éléments sont insuffisants, au regard de l'objet, des modalités et du périmètre géographique de la mesure attaquée, à démontrer que l'assignation à résidence présenterait des conséquences disproportionnées sur sa situation, ou porterait une atteinte excessive, en dépit des restrictions qu'elle y apporte, à sa liberté d'aller et venir. Par suite, les moyens tirés d'une méconnaissance de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et d'une atteinte disproportionnée à son droit d'aller et venir doivent être écartés. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de ce que l'arrêté serait entaché d'erreur d'appréciation doit être écarté.
9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des Nations Unies relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions le concernant.
10. En se bornant à faire état de sa situation familiale, des démarches qu'il entend faire dans le cadre de sa procédure de divorce pour maintenir une relation avec ses enfants, puis des limites géographiques de l'assignation à résidence ainsi que de la fréquence du pointage qui lui a été imposé, le requérant ne présente pas d'éléments précis et étayés démontrant que la décision en litige, par ses effets propres ou en raison des obligations de présentation qu'elle met à la charge du requérant, porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Le moyen tiré d'une méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit par suite être écarté. Pour les mêmes motifs, et dès lors que la décision n'a, en particulier, ni pour objet ni pour effet de séparer les enfants du requérant, le moyen tiré d'une méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 20 novembre 1989 doit être écarté.
11. En cinquième lieu, et dès lors que la décision attaquée d'assignation à résidence, qui est une mesure contraignante, a pour objet de permettre d'organiser les conditions du maintien sur le territoire d'un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement, lequel doit demeurer une perspective raisonnable, le moyen tiré de ce que le préfet de la Haute-Vienne n'aurait pas procédé aux diligences permettant de regarder comme raisonnable cette perspective au stade du renouvellement contesté est opérant. Au cas présent, le préfet de la Haute-Vienne produit une demande de reconnaissance consulaire formulée le 25 mars 2023, soit une date relativement éloignée de la décision de renouvellement contestée prise le 14 mai 2024, alors qu'il s'agit d'un second renouvèlement. Toutefois, ce seul élément ne suffit pas, à lui seul, à démontrer que l'éloignement de M. C ne constituerait pas une perspective raisonnable. Le moyen tiré du " défaut de diligence du préfet " doit par suite être écarté.
12. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée, y compris ses conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Karakus et au préfet de la Haute-Vienne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 mai 2024 à 10h00
La magistrate désignée,
N. GAULLIER-CHATAGNERLa greffière,
M. B
La République mande et ordonne
au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
La greffière en Chef,
A. BLANCHON
No 2400850
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