Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400927

lundi 10 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400927
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 mai 2024 M. A D, représenté par Me Tierney-Hancock, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 mai 2024 par lequel le préfet de la Gironde a prononcé son transfert aux autorités roumaines en vue de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) de déclarer les autorités françaises responsables de sa demande d'asile.

Il soutient que :

- le préfet a méconnu les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 car la brochure du demandeur d'asile ne lui a pas été remise dans une langue qu'il comprend ;

- le préfet n'établit pas avoir transmis sa demande de prise en charge à la Roumanie ;

- le préfet a méconnu les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 en décidant son transfert alors qu'il justifie d'une situation humanitaire particulièrement grave justifiant sa prise en charge médicale liée aux traumatismes vécus dans son pays d'origine et car il est investi dans des activités de bénévolat.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 juin 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

M. D déclare avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle le 27 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la directive n° 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Khéra Benzaïd, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-15 et R. 777-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme B a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

2. Il y a lieu d'admettre M. A D au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tous cas, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les stipulations précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

4. Il ressort des pièces du dossier que le requérant a déclaré lors de son entretien individuel qui s'est déroulé le 1er décembre 2023, qu'il comprenait la langue anglaise et qu'il a alors été assisté par un interprète en langue anglaise. De plus, les brochures " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " (brochure A) et " Je suis procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " (brochure B) lui ont été remises le même jour contre sa signature, dans leur version en langue anglaise, langue qu'il a déclaré comprendre, lire et parler lors de cette remise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes du premier paragraphe de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 : " L'État membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre État membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur () ". Aux termes du premier paragraphe de l'article 23 de ce règlement : " Lorsqu'un État membre auprès duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), a introduit une nouvelle demande de protection internationale estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne () ". Il résulte de ces dispositions que la saisine de cet autre État membre est nécessaire avant de pouvoir prendre envers un étranger une décision de transfert.

6. Il ressort des pièces du dossier que les autorités françaises ont adressé le 11 janvier 2024 aux autorités roumaines une demande de prise en charge de l'intéressé et qu'un accord explicite a été donné le 22 janvier 2024 par la Roumanie. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaît l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 précité. Il s'ensuit que ce moyen doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement / (). La faculté laissée par ces dispositions à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

8. Il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que le préfet de la Gironde a examiné la situation du requérant au regard de ces dispositions dès lors qu'il a considéré que " l'ensemble des éléments de fait et de droit caractérisant la situation de M. D A ne relève pas des dérogations prévues par les articles 17.1 ou 17.2 du règlement (UE) n° 604/2013 susvisé ". Si le requérant fait valoir qu'il nécessite une prise en charge médicale, il n'est pas établi qu'il ne pourrait pas bénéficier des soins nécessaires à son état de santé en Roumanie. En outre, s'il se prévaut de son investissement personnel comme bénévole, il est célibataire et sans enfant et est arrivé en France moins d'un an avant la décision litigieuse. Dès lors, il n'établit pas disposer d'une vie privée stable en France d'une particulière intensité ni d'une réelle intégration sociale dans ce pays. Ainsi, le moyen tiré de ce que le préfet de la Gironde aurait méconnu les dispositions précitées de l'article 17.1 du règlement (UE) doit être écarté.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. D à l'encontre de l'arrêté attaqué du 13 mai 2024 doivent être rejetées, ainsi que par voie de conséquence les conclusions à fin d'injonction.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au préfet de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juin 2024.

La magistrate désignée,

K. BENZAID

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne

au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour Le Greffier en Chef,

La Greffière,

M. C

No 2400927

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