Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400935
jeudi 20 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2400935 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 mai et 17 juin 2024, Mme C E épouse B, agissant en qualité de représentante légale de son fils mineur A D, représentée par Me Pion, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 4 avril 2024 par laquelle le préfet de la Haute-Vienne a refusé la demande d'admission au séjour de son fils A, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de délivrer provisoirement à son fils A un récépissé de demande de titre de séjour avec autorisation de travail, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dès lors que la décision contestée entraîne de facto un arrêt de la scolarité de son fils A, qui est inscrit en CAP " Maintenance des matériels agricoles " et réalise sa formation en alternance au sein de la société Fradet ; à défaut de pouvoir présenter un document l'autorisant à travailler, son contrat d'apprentissage a dû être rompu ; en outre, il doit poursuivre son parcours scolaire en septembre prochain dans le cadre d'une formation en alternance et devra, pour ce faire, justifier d'une autorisation de travail ; il ne peut toutefois partir en Grande-Bretagne pour continuer sa formation dans la mesure où les membres de sa famille résident en France ; son père, s'il réside en Grande-Bretagne, est absent de sa vie depuis plusieurs années et il n'a pu créer de liens avec lui en raison tant d'un conflit parental que de l'éloignement géographique de celui-ci ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :
' elle est insuffisamment motivée ;
' elle méconnaît les dispositions de l'article 28 du décret n° 2020/1417 du 19 novembre 2020 en ce que le préfet ne caractérise pas la menace de trouble à l'ordre public ;
' elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation de son fils et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 juin 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que la condition d'urgence n'est pas remplie et qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 29 mai 2024 sous le numéro 2400936 par laquelle Mme B demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le décret n° 2020-1417 du 19 novembre 2020 concernant l'entrée, le séjour, l'activité professionnelle et les droits sociaux des ressortissants étrangers bénéficiaires de l'accord sur le retrait du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord de l'Union européenne et de la Communauté européenne de l'énergie atomique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Normand, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Normand,
- les observations de Me Pion, représentant Mme B,
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A D, ressortissant britannique né en 2007, est entré en France peu après sa naissance. Le 12 décembre 2023, il a formé une demande d'admission au séjour à laquelle le préfet de la Haute-Vienne a opposé un refus par une décision du 4 avril 2024. Mme B, sa mère et représentante légale, qui a formé un recours tendant à l'annulation de cette décision, demande au juge des référés, statuant en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de son exécution dans l'attente qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Sur les conclusions aux fins de suspension :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".
En ce qui concerne l'urgence :
3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier, à très bref délai, d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
4. Pour justifier de l'urgence à ordonner la suspension demandée, Mme B soutient qu'il est impératif que des mesures provisoires soient ordonnées dans l'attente d'un jugement au fond dès lors que la décision contestée met en péril le suivi de la scolarité de son fils A. Il résulte, à cet égard, de l'instruction que celui-ci a conclu, dans le cadre de la préparation d'un certificat d'aptitude professionnel, un contrat d'apprentissage d'une durée de vingt mois, rompu prématurément le 17 mai dernier à la demande du chef de l'entreprise d'accueil au motif que A n'est plus autorisé à travailler sur le territoire français ainsi qu'il ressort de l'attestation établie par la coordinatrice de l'unité de formation par apprentissage. Si le préfet de la Haute-Vienne fait valoir en défense que rien ne s'oppose à ce que A poursuive la formation souhaitée dans le pays dont il a la nationalité, le refus de titre litigieux, en ce qu'il ne lui permet pas de disposer d'une autorisation de travail, fait toutefois obstacle à ce qu'il poursuive en septembre prochain la formation qu'il a débutée en France, où il est d'ailleurs établi depuis son très jeune âge et a poursuivi toute sa scolarité depuis la petite section de maternelle. Sa mère est au demeurant titulaire d'une carte de séjour permanant et l'intéressé a deux sœurs résidant en France dont l'une d'elle a obtenu la nationalité française. Dans ces conditions, nonobstant la circonstance que le préfet n'a pas assorti la décision attaquée d'une mesure d'éloignement, celle-ci porte une atteinte suffisamment grave et immédiate à la situation du jeune A pour que la condition d'urgence exigée par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative soit considérée comme remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision :
5. Aux termes de l'article 8 du décret susvisé du 19 novembre 2020 : " () / Le ressortissant étranger mentionné à l'article 3 qui atteint l'âge de dix-huit ans après le 31 décembre 2020, dès lors qu'il réside en France, est tenu de présenter sa demande de titre de séjour au cours de l'année qui suit son dix-huitième anniversaire. Toutefois, il peut présenter sa demande entre son seizième et son dix-huitième anniversaire lorsqu'il déclare vouloir exercer une activité professionnelle. () " et de son article 28 : " L'entrée sur le territoire français et la délivrance des titres de séjour et documents de circulation prévus par le présent décret peuvent être refusées si la présence du demandeur constitue une menace pour l'ordre public. / Si le comportement à l'origine de cette menace s'est produit avant le 1er janvier 2021, l'entrée et la délivrance du titre de séjour ou du document de circulation peuvent être refusées à la condition que ce comportement représente une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société. ".
6. Lorsque l'administration oppose à un ressortissant étranger un motif lié à la menace à l'ordre public pour refuser de faire droit à sa demande de titre de séjour, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision.
7. Pour rejeter la demande d'admission au séjour du jeune A, le préfet de la Haute-Vienne, qui a visé les dispositions précitées de l'article 28 du décret du 19 novembre 2020 et s'est fondé sur la circonstance que celui-ci a été mis en cause pour des faits de viol intervenus du 1er février 2023 au 8 février 2023, doit être regardé comme ayant entendu opposer à l'intéressé un motif lié à la menace pour l'ordre public qu'il représenterait.
8. Il résulte de l'instruction que le seul extrait du fichier de traitement des antécédents judiciaires produit en défense, qui mentionne que A a été mis en cause pour des faits de viol, ne permet aucunement de justifier, à lui seul, la réalité de cette infraction, alors, en outre, qu'il ressort des échanges intervenus, le 5 juin 2024, entre les services de la préfecture et du tribunal judiciaire de Limoges que le bureau d'ordre n'avait, à cette date, enregistré aucune procédure pour viol à l'encontre du fils de la requérante et que l'affirmation du préfet selon laquelle A " n'apporte aucun élément circonstancié de nature à démontrer son innocence " est manifestement contraire au respect élémentaire du droit probatoire auquel est tenu l'autorité administrative lorsqu'elle édicte une décision. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que le préfet, qui ne peut être regardé comme établissant que la présence en France du jeune A constitue une menace pour l'ordre public, a méconnu les dispositions de l'article 28 du décret du 19 novembre 2020 est propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
9. Il résulte ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander la suspension de l'exécution de la décision contestée.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
10. La présente ordonnance implique, conformément à la demande, d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de délivrer à l'intéressé une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête au fond par le tribunal, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Sur les frais du litige :
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision du 4 avril 2024 par laquelle le préfet de la Haute-Vienne a refusé l'admission au séjour de M. A D est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Vienne de délivrer à M. A D un récépissé de demande de titre séjour l'autorisant à travailler dans l'attente du jugement au fond, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L'Etat versera à Mme B une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C E épouse B et au préfet de la Haute-Vienne.
Fait à Limoges, le 20 juin 2024.
Le juge des référés, La greffière en chef,
N. NORMAND A. BLANCHON
La République mande et ordonne
au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
La greffière en chef,
A. BLANCHON
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