Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2401036

lundi 1 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2401036
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Limoges a rejeté la requête de Mme B, ressortissante angolaise, qui contestait l'arrêté du préfet de la Gironde ordonnant son transfert aux autorités allemandes pour l'examen de sa demande d'asile. La requérante invoquait notamment la méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013 (Dublin III) et de l'article 17 de ce même règlement, ainsi que des atteintes à sa vie privée et familiale. Le tribunal a jugé que la clause discrétionnaire de l'article 17 ne crée pas un droit pour le demandeur et que les éléments relatifs à sa grossesse et à sa vie privée, bien que pris en compte, ne suffisaient pas à établir une illégalité de la décision de transfert. La solution retenue est le rejet de la demande d'annulation, confirmant ainsi le transfert vers l'Allemagne.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 12, 13 et 27 juin 2024, Mme D B, représentée par Me Toulouse, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 27 mai 2024 par lequel le préfet de la Gironde a prononcé son transfert auprès des autorités allemandes pour l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de sa renonciation à percevoir l'indemnité d'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- il n'est pas justifié de la compétence de l'auteur de l'acte ;

- l'arrêté méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 dès lors qu'aucune brochure d'information ne lui a été remise dans une langue qu'elle comprend ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 5 du même règlement en ce que l'entretien individuel qu'elles prévoient a été mené sans qu'elle soit assistée par un interprète ;

- il méconnaît les dispositions des articles L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration et L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile faute de respect d'une procédure contradictoire préalable ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, celles des articles 4 et 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et celles des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juin 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête comme non fondée.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique modifiée ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, à laquelle le préfet de la Gironde n'était ni présent ni représenté :

- le rapport de M. A,

- et les observations de Me Toulouse, représentant Mme B, qui reprend ses écritures en précisant que l'intéressée a construit sa relation de couple à Limoges, où elle a résidé avant d'être transférée en centre d'hébergement à Guéret le 18 avril 2024, indiquant que son compagnon l'y rejoint tous les week-ends, en ajoutant que ce dernier, s'il est actuellement hébergé chez un tiers, travaille en tant que plombier-chauffagiste et recherche un logement susceptible d'accueillir Mme B, ses deux enfants et leur enfant commun à naître et en insistant sur la circonstance que la requérante, qui est francophone, ne parle pas allemand et dont la grossesse particulièrement compliquée nécessitera de nouvelles hospitalisations, a vécu des évènements traumatisants en Allemagne où il lui serait, de ce fait, très difficile de retourner.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Ressortissante angolaise née le 1er janvier 1988, Mme B, qui déclare être entrée en France le 13 septembre 2023, a présenté une demande d'asile auprès des services du préfet de la Haute-Vienne le 9 novembre suivant. Lors de l'instruction de cette demande, la comparaison des empreintes digitales de Mme B au moyen du système Visabio a révélé que l'intéressée est entrée sur le territoire français sous couvert d'un visa délivré par les autorités allemandes le 20 juillet 2023. Saisies par les autorités françaises d'une demande de prise en charge en application de l'article 12-4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, les autorités allemandes ont accepté cette requête le 19 décembre 2023. Par un arrêté du 27 mai 2024, le préfet de la Gironde a décidé de transférer Mme B vers l'Allemagne. Celle-ci sollicite l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fins d'annulation :

2. L'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 prévoit que : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ". Si la mise en œuvre, par les autorités françaises, des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 doit être assurée à la lumière des exigences définies par les dispositions du second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, en vertu desquelles les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif, la faculté laissée à chaque État membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement précité, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

3. Si la légalité d'une décision s'apprécie à la date à laquelle elle a été prise, il appartient au juge de tenir compte des justifications apportées devant lui dès lors qu'elles attestent de faits antérieurs à la décision critiquée, même si ces éléments n'ont pas été portés à la connaissance de l'administration avant qu'elle se prononce.

4. Il ressort des termes du récit du parcours migratoire de Mme B, ressortissante angolaise francophone, non contestés en défense, que celle-ci s'est réfugiée en France après avoir été agressée sexuellement à plusieurs reprises lors de son séjour en Allemagne par un homme l'ayant aidée à gagner l'Europe depuis son pays d'origine, ce en présence de ses enfants en bas âge. Elle justifie, par les pièces qu'elle produit, que ces derniers font l'objet d'un suivi psychologique régulier depuis le mois de janvier 2024. En outre, il ressort du bilan sanguin versé au dossier, quoique postérieur à l'arrêté attaqué, que Mme B était enceinte de plusieurs semaines à la date à laquelle le préfet s'est prononcé et est ainsi susceptible, en cas de transfert en Allemagne, de se retrouver en situation d'isolement avec un enfant à naître et ses deux autres enfants, que les autorités allemandes ont également accepté de prendre en charge, alors par ailleurs que son compagnon de nationalité française, qui a reconnu par anticipation l'enfant à naître, qui travaille, a déclaré rechercher un logement susceptible d'accueillir l'ensemble de la famille. Ainsi, malgré le caractère récent de la présence en France de Mme B et sa carence à établir que l'Allemagne ne serait pas à même d'assurer son suivi médical qui a déjà justifié une consultation en établissement hospitalier, et celui de ses enfants, l'intéressée doit être regardée, dans les circonstances particulières de l'espèce, comme justifiant d'une situation de vulnérabilité telle que le préfet ne pouvait, sans méconnaître les stipulations précitées de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013, s'abstenir de faire application de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de ce texte.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 27 mai 2024.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Le présent jugement implique, conformément à la demande, d'enjoindre au préfet de la Gironde de réexaminer la situation de Mme B dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

7. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 1 200 euros à Me Toulouse, ce dernier renonçant à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 27 mai 2024 par lequel le préfet de la Gironde a prononcé le transfert de Mme B auprès des autorités allemandes pour l'examen de sa demande d'asile est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Gironde de procéder au réexamen de la situation de Mme B dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Toulouse, avocat de Mme B, qui renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, une somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du 2ème alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B et au préfet de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2024 .

Le président,

D. ALa greffière,

M. C

La République mande et ordonne

au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

La Greffière en Chef,

A . BLANCHON

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