Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2401159

vendredi 9 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2401159
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJUGE UNIQUE D JOSSERAND-JAILLET

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Limoges a rejeté la requête de Mme C D, ressortissante congolaise, qui contestait l'arrêté préfectoral du 5 juin 2024 l'obligeant à quitter le territoire français, fixant le pays de destination et lui interdisant le retour pour un an. Le juge unique a estimé que le signataire de l'arrêté disposait d'une délégation de signature régulière et que les moyens soulevés, notamment la méconnaissance du droit à une vie privée et familiale (article 8 de la CEDH) et l'erreur manifeste d'appréciation, n'étaient pas fondés. La décision s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) et rejette l'ensemble des conclusions de la requérante.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 juin 2024, Mme C D, représentée par Me Roux, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 5 juin 2024 en tant que par celui-ci le préfet de la Haute-Vienne l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de lui délivrer un titre de séjour l'autorisant à travailler d'une année, subsidiairement de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 794 euros TTC à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation, le cas échéant, à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français et de la décision fixant le pays de destination :

- le signataire des décisions en litige ne justifie pas de sa compétence ;

- ces décisions ne procèdent pas d'un examen complet et sérieux de sa situation personnelle ; le préfet s'est à tort estimé lié par le rejet de la demande d'asile ;

- en assimilant l'examen du droit au séjour à celui d'un droit à un titre de séjour, le préfet a commis une erreur de droit dans l'application de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- son droit à être entendu préalablement à la mesure a été méconnu ;

- ces décisions méconnaissent son droit à une vie privée et familiale et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences ;

- elles sont intervenues en violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

S'agissant de la décision lui interdisant le retour en France pendant un an :

- cette décision est entachée d'une erreur de droit et d'une insuffisance de motivation dès lors que le préfet ne s'est pas prononcé sur chacune des conditions légales énumérées à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- elle est dépourvue de base légale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 juillet 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut :

- au rejet de la requête ;

- à ce que soit mise à la charge de Mme D une somme égale à ses prétentions à ce titre en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la Constitution du 4 octobre 1958 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Vu l'arrêté du vice-président du Conseil d'Etat en date du 10 mai 2022 par lequel M. Daniel Josserand-Jaillet, président honoraire du corps des magistrats des tribunaux administratifs et des cours administratives d'appel, a été inscrit sur la liste des magistrats honoraires prévue à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.

M. Daniel Josserand-Jaillet, président de tribunal administratif honoraire, a été désigné par le président du tribunal pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1 et R. 776-13-1 à R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. E a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C D, ressortissante de la république démocratique du Congo, née le 1er mai 1966 à Kambove (Zaïre), est entrée régulièrement, le 26 juillet 2023, en France où elle a demandé l'asile le 17 novembre suivant. Sa demande a été rejetée le 19 février 2024 par une décision, notifiée le 28 février 2024, de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 24 mai 2024. Par un arrêté du 5 juin 2024, le préfet de la Haute-Vienne lui a retiré son attestation de demande d'asile, l'a obligée à quitter le territoire français en lui fixant un délai de départ volontaire de trente jours, a fixé le pays de destination, et lui a interdit le retour en France pendant un an. Mme D demande l'annulation de l'obligation de quitter le territoire, de la décision fixant le pays de destination et de l'interdiction de retour sur le territoire français.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire et la décision fixant le pays de destination :

2. En premier lieu, M. Laurent Monbrun, secrétaire général de la préfecture de la Haute-Vienne et signataire de l'arrêté en litige, bénéficie, à compter du 26 février 2024, d'une délégation de signature du préfet de la Haute-Vienne en date du 14 février 2024, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs spécial n° 87-20287-2024-029 du 15 février 2024, à l'effet notamment de signer " les arrêtés, décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ". Mme D ne peut, en tout état de cause, utilement alléguer que les conditions de cette délégation n'étaient pas réunies en l'absence de toute condition mise à la délégation de signature sur ce point. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ne ressort pas de la motivation de l'arrêté en litige, dont aucune disposition législative ou réglementaire n'impose qu'elle retrace de manière exhaustive l'ensemble des circonstances notamment de fait propres à la situation de l'intéressée dont l'administration avait connaissance à la date de l'édiction de la mesure en litige, à laquelle s'apprécie sa légalité, ni des autres pièces du dossier, que le préfet de la Haute-Vienne n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle de Mme D ou, d'autre part, se serait à tort estimé lié par le rejet de sa demande d'asile. Les moyens qui en sont tirés doivent dès lors être écartés.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit.() ". En mentionnant que Mme D " n'entre dans aucun cas d'attribution de plein droit d'un titre de séjour en application du CESEDA ", l'arrêté en litige indique nécessairement que l'administration, qui n'est tenue par aucun texte législatif ou réglementaire à procéder d'office, quoiqu'il lui soit loisible de le faire, à un examen du droit au séjour d'un demandeur d'asile au regard de l'ensemble des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'en a pas moins vérifié le droit au séjour de Mme D au regard d'un plein droit à l'obtention d'un titre de séjour au vu des éléments propres à la situation personnelle de l'intéressée, notamment ceux énumérés par les dispositions précitées, portés à sa connaissance. Ainsi, Mme D n'est pas fondée à soutenir que le préfet de la Haute-Vienne a méconnu l'étendue de son obligation de vérifier préalablement à la mesure d'éloignement son droit au séjour et aurait, à cet égard, entaché l'obligation de quitter le territoire et la décision fixant le pays de destination en litige d'une insuffisance de motivation ou d'une erreur de droit.

5. En quatrième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ".

6. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; /4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; () Lorsque, dans le cas prévu à l'article L. 431-2, un refus de séjour a été opposé à l'étranger, la décision portant obligation de quitter le territoire français peut être prise sur le fondement du seul 4°. ".

7. Ces dispositions, applicables au présent litige, sont issues de dispositions de la loi du 16 juin 2011 relative à l'immigration, à l'intégration et à la nationalité qui ont procédé à la transposition, dans l'ordre juridique interne, des objectifs de la directive du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les Etats membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier. Elles ne prévoient pas de droit pour un étranger à être entendu dans le cadre de la procédure de prise d'une décision l'obligeant à quitter le territoire français.

8. Ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé, notamment par son arrêt C 383/13 M. A, N. R./Staatssecretaris van Veiligheid en Justitie du 10 septembre 2013, les auteurs de la directive du 16 décembre 2008, s'ils ont encadré de manière détaillée les garanties accordées aux ressortissants des Etats tiers concernés par les décisions d'éloignement ou de rétention, n'ont pas précisé si et dans quelles conditions devait être assuré le respect du droit de ces ressortissants d'être entendus, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne. Si l'obligation de respecter les droits de la défense pèse en principe sur les administrations des Etats membres lorsqu'elles prennent des mesures entrant dans le champ d'application du droit de l'Union, il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles doit être assuré, pour les ressortissants des Etats tiers en situation irrégulière, le respect du droit d'être entendu. Ce droit, qui se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts, ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

9. Dans le cadre ainsi posé, et s'agissant plus particulièrement des décisions relatives au séjour des étrangers, la Cour de justice de l'Union européenne a jugé, dans ses arrêts C 166/13 Sophie Mukarubega du 5 novembre 2014 et C-249/13 Khaled Boudjlida du 11 décembre 2014, que le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Ce droit n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

10. Enfin, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de son arrêt du 10 septembre 2013 précité, que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

11. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme D, qui a été informée de la possibilité qui lui était offerte de présenter une demande de titre de séjour sur un autre fondement que l'asile, a été empêchée de produire tous les éléments, notamment relatifs à sa vie privée et familiale et à son état de santé, qu'elle aurait estimé utiles à l'appui tant de sa demande d'asile que d'une autre demande. Dans la présente instance, elle se borne à soutenir qu'elle n'a pas été entendue, ni convoquée, avant la mesure d'éloignement en litige, et n'a ainsi pas porté à la connaissance de l'autorité administrative avant que ne soit prise la mesure d'éloignement les éléments dont elle fait état pour la première fois devant le juge et qui, selon elle, s'ils avaient été communiqués à temps, auraient été de nature à faire obstacle à la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français. Dans ces circonstances, nonobstant en tout état de cause la pertinence que pourraient au fond revêtir ces éléments à supposer qu'ils soient établis, Mme D n'est pas fondée à soutenir que son droit à être entendue a été méconnu par l'administration avant qu'interviennent les décisions en litige. Dès lors, le moyen qui en est tiré et ainsi exposé ne peut qu'être écarté.

12. En cinquième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Ces stipulations ne sauraient, en tout état de cause, s'interpréter comme comportant pour un Etat l'obligation générale de respecter le choix, par un demandeur de titre de séjour, d'y établir sa résidence privée et de permettre son installation ou le regroupement de sa famille sur son territoire. En outre, il appartient à l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France, tel qu'il ressort de ces mêmes stipulations ou tel qu'il découle de la Constitution du 4 octobre 1958, d'apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a, le cas échéant, conservés dans son pays d'origine.

13. Mme D, ressortissante congolaise, sans enfant à charge, est entrée sur le territoire français le 26 juillet 2023, à l'âge de cinquante-sept ans. Elle fait valoir, d'une part, la présence régulière de ses deux enfants en France, d'autre part, son état de santé. Toutefois, outre que ses enfants, âgés de respectivement trente et vingt-sept ans, ne séjournent en France que sous couvert de titres de séjour d'étudiants ne leur donnant pas, par nature, vocation à s'établir sur le territoire, ceux-ci sont majeurs et mènent une vie privée et familiale autonome, nonobstant la circonstance que Mme D soit hébergée par son fils. Mme D, qui ne justifie en France d'aucune autre attache personnelle ou professionnelle et ne dispose d'aucune ressource, n'apporte aucun élément permettant de démontrer son insertion personnelle particulière dans la société française. Si elle l'allègue, faisant valoir le décès de son époux en 2019, elle ne justifie pas ne plus avoir d'attaches dans son pays d'origine, où, y ayant vécu jusqu'à cinquante-sept ans, elle avait nécessairement établi des liens, avant son entrée très récente en France. Par ailleurs, Mme D fait valoir, à l'appui de sa requête, que la mesure d'éloignement contestée entraîne pour sa santé des conséquences d'une exceptionnelle gravité et produit, levant ainsi le secret médical, des attestations médicales et des justificatifs dont il ressort que lui a été diagnostiqué un état de stress post-traumatique réactionnel à des sévices qu'elle aurait subis dans son pays d'origine, affections pour lesquelles elle justifie suivre, dès avant l'intervention de l'obligation de quitter le territoire et la décision fixant le pays de destination en litige sans avoir porté ces informations à l'administration, un traitement et des soins. Toutefois, par les éléments et les documents médicaux qu'elle produit, Mme D, qui ainsi qu'il a été dit n'a pas présenté de demande de titre de séjour en qualité d'étranger malade, n'établit pas que les molécules qui lui sont prescrites, le cas échéant substituables, et la prise en charge adéquate à ses pathologies ne lui seraient pas accessibles en république démocratique du Congo. Dès lors, le préfet de la Haute-Vienne n'a pas porté au droit de Mme D à une vie privée et familiale normale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis par la mesure d'éloignement en litige. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de son droit à une vie privée et familiale normale doit être écarté.

14. En sixième lieu, pour les mêmes motifs que ceux qui viennent d'être énoncés au point 13, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Haute-Vienne aurait entaché l'obligation de quitter le territoire et la décision fixant le pays de destination d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de celles-ci sur la situation personnelle de l'intéressée.

15. En septième lieu, aux termes de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. ()". Aux termes de l'article 3 de cette convention : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ". D'autre part, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

16. D'une part, Mme D ne peut utilement invoquer l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire, distincte de la décision fixant le pays de destination, et qui par elle-même n'a pas pour objet ni pour effet de désigner le pays vers lequel l'intéressée devra être éloignée pour l'exécution de cette mesure. Le moyen qui en est tiré ne peut par suite qu'être écarté comme inopérant.

17. D'autre part, si Mme D soutient qu' elle encourt des risques de traitements inhumains et dégradants en cas de retour dans son pays d'origine, et bien qu'elle fasse état de manière probante avoir subi des sévices, elle n'apporte toutefois pas à l'instance, après le rejet définitif de sa demande d'asile, d'élément probant de nature à établir l'actualité de risques de récidive, non plus, ainsi qu'il a été dit au point 13 du présent jugement, qu'elle serait exposée à une déficience des soins que nécessiterait son état de santé et qui serait assimilable à de pareils traitements. Ainsi, elle n'est pas fondée à soutenir que la décision fixant le pays de renvoi méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

18. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête aux fins d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

19. Il résulte de ce qui vient d'être dit que Mme D ne peut exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :

20. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

21. Il ressort des termes mêmes des dispositions de l'article L. 611-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

22. L'arrêté en litige, dans l'indissociabilité de sa motivation globale, précise que l'examen d'ensemble de la situation de l'intéressée a été effectué s'agissant des éléments dont l'administration avait connaissance à la date de sa signature, à laquelle s'apprécie sa légalité. Les termes mêmes de l'acte révèlent la prise en compte de l'entrée très récente de Mme D sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de ce qu'elle ne relevait d'aucune considération humanitaire, et de ce qu'elle ne justifiait pas être dépourvue d'attaches dans son pays d'origine, traduisant ainsi l'appréciation portée par l'autorité administrative sur sa situation. En outre, l'arrêté attaqué n'avait pas à préciser expressément si elle représentait une menace pour l'ordre public, dès lors qu'une telle circonstance n'a pas été retenue par le préfet. Au regard de ces éléments, Mme D n'est pas fondée à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an n'est pas suffisamment motivée ou que le préfet de la Haute-Vienne a méconnu les dispositions énoncées à l'article L. 611-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, ces moyens doivent être écartés.

23. En revanche, l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, nonobstant la circonstance que l 'intéressée a la possibilité d'en demander l'abrogation après avoir quitté le territoire français, a pour effet de faire obstacle à ce que Mme D, qui était entrée pour la première fois en France régulièrement munie d'un visa, d'une part, puisse rendre visite à ses enfants, d'autre part, respecte la fréquence du suivi des soins qui lui ont été prescrits et dont il ressort des documents médicaux que la qualité de ce suivi conditionne sa reconstruction eu égard au traumatisme qu'elle a subi. Dans ces circonstances propres à l'espèce, en portant à une année la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français qu'il a prise à l'encontre de Mme D, le préfet de la Haute-Vienne a entaché son appréciation de la situation personnelle de celle-ci d'une erreur manifeste. La durée d'une interdiction de retour sur le territoire français ne constitue pas une décision distincte de cette dernière. Dès lors, par ce motif, Mme D est fondée à demander l'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an prise à son encontre le 5 juin 2024 par le préfet de la Haute-Vienne.

24. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D est seulement fondée à demander l'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français en litige. Cette annulation n'implique par elle-même aucune mesure d'exécution. Par voie de conséquence, les conclusions de la requête à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

25. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie principalement perdante dans la présente instance, verse une somme au conseil de Mme D au titre des frais liés au litige. Il n'apparaît par ailleurs pas inéquitable, dans les circonstances de l'espèce où se trouve prononcée une annulation partielle au bénéfice de la requérante, de laisser à la charge de l'Etat, qui au demeurant ne chiffre pas ses conclusions, les frais exposés à l'instance par l'administration et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er: L'arrêté du préfet de la Haute-Vienne du 5 juin 2024 est annulé en tant qu'il interdit à Mme D le retour sur le territoire français durant un an.

Article 2:Le surplus de la requête de Mme D est rejeté.

Article 3:Les conclusions de l'Etat tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4:Le présent jugement sera notifié à Mme C D et au préfet de la Haute-Vienne.

Copie en sera adressée pour information à Me Roux.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 août 2024.

Le magistrat désigné,

D. E

La greffière,

M. B

La République mande et ordonne

au Préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour La greffière en Chef

La greffière,

M. B