Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2401188

vendredi 9 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2401188
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJUGE UNIQUE D JOSSERAND-JAILLET

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Limoges, statuant en juge unique, a rejeté la requête de Mme B, ressortissante macédonienne, qui contestait l'arrêté préfectoral du 3 juin 2024 lui retirant son attestation de demande d'asile, l'obligeant à quitter le territoire français et lui interdisant le retour pour un an. Le tribunal a jugé que les moyens soulevés, notamment la violation de l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme et des articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'étaient pas fondés. La solution retenue confirme la légalité de l'arrêté préfectoral, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 juillet 2024, Mme C B, représentée par Me Galinet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) A titre principal, d'annuler, à titre subsidiaire de prononcer la suspension de l'exécution jusqu'à l'intervention de la décision de la Cour nationale du droit d'asile de l'arrêté en date du 3 juin 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne lui a retiré une attestation de demande d'asile, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, et a fixé le pays de renvoi.

Elle soutient que :

- les mesures en litige, qui l'exposent à des risques en cas de retour dans son pays d'origine, sont de ce fait intervenues en violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des articles L. 511-1 et L. 511-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle produit des éléments sérieux à l'appui de son recours devant la Cour nationale du droit d'asile qui justifient son maintien sur le territoire jusqu'à ce que cette juridiction ait statué sur son recours.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juillet 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut :

- au rejet de la requête ;

- à ce que soit mise à la charge de Mme B une somme de 750 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient :

- à titre principal, que la requête est irrecevable ;

- à titre subsidiaire, qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision en date du 10 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Constitution du 4 octobre 1958 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Vu l'arrêté du vice-président du Conseil d'Etat en date du 10 mai 2022 par lequel M. Daniel Josserand-Jaillet, président honoraire du corps des magistrats des tribunaux administratifs et des cours administratives d'appel, a été inscrit sur la liste des magistrats honoraires prévue à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.

M. Daniel Josserand-Jaillet, président de tribunal administratif honoraire, a été désigné par le président du tribunal pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1 et R. 776-13-1 à R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C B, ressortissante macédonienne née le 1er octobre 2000 à Radovish, est, selon ses déclarations, entrée irrégulièrement le 29 août 2023 à l'âge de vingt-deux ans en France où elle a demandé l'asile le 20 octobre 2023. Sa demande, examinée selon la procédure prévue par l'article L. 531-24 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a été rejetée le 11 mars 2024 par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), notifiée le 8 mai 2024, contre laquelle l'intéressée a formé un recours devant la Cour nationale du droit d'asile enregistré le 17 juillet 2024. Par un arrêté du 3 juin 2024, le préfet de la Haute-Vienne lui a retiré son attestation de demande d'asile, l'a obligée à quitter le territoire français en lui fixant un délai de départ volontaire de trente jours, a fixé le pays de destination, et lui a interdit le retour en France pendant un an. Mme B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 juillet 2024. Il n'y a, dès lors, plus lieu de statuer sur les conclusions de Mme B tendant à son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions de la requête aux fins d'annulation et de suspension :

Sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée en défense par le préfet :

4. Il ressort des termes du dispositif de l'arrêté du 3 juin 2024, éclairé par sa motivation, dont Mme B demande l'annulation dans la présente instance que, s'il a pour objet de retirer à l'intéressée son attestation de demande d'asile, l'obliger à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixer le pays de renvoi et prononcer à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, il n'étend pas cet objet ni n'a pour effet de rejeter une demande de titre de séjour qu'aurait présentée Mme B ou de lui refuser le séjour autrement que par le rejet de sa demande d'asile. Il suit de là que le préfet de la Haute-Vienne a entendu, pour prendre la décision en litige, se placer exclusivement dans le cas prévu par le 4° de l'article L. 611-1 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par ailleurs expressément visé dans l'arrêté en litige.

5. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° () ".

6. Il résulte par ailleurs des dispositions combinées du 7° de l'article L. 743-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur, du 6° du I de l'article L. 511-1 et du I bis de l'article L. 512-1 du même code, qu'un ressortissant étranger issu d'un pays sûr dont la demande d'asile a été rejetée selon la procédure accélérée, s'il ne bénéficie pas du droit de se maintenir sur le territoire français jusqu'à ce que la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) ait statué sur son recours, peut contester l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre. Ce recours présente un caractère suspensif et le juge saisi a la possibilité, le cas échéant, en application de l'article L. 743-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de suspendre l'exécution de la mesure d'éloignement jusqu'à ce que la CNDA ait statué sur son recours. Par ailleurs, le droit à un recours effectif tel que protégé notamment par l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'implique pas que l'étranger, dont la demande d'asile a fait l'objet d'un examen en procédure accélérée puisse se maintenir sur le territoire français jusqu'à l'issue de son recours devant la CNDA et ce alors qu'il peut se faire représenter devant cette juridiction.

7. Il n'est pas contesté que la demande d'asile de Mme B, instruite selon la procédure dite accélérée, a été rejetée par une décision de l'Ofpra du 11 mars 2024. Dès lors, nonobstant le recours devant la Cour nationale du droit d'asile contre cette décision que fait valoir Mme B en produisant son enregistrement devant cette juridiction, à la date de la décision en litige, l'intéressée ne justifiait plus d'un droit à se maintenir sur le territoire français.

8. Aux termes de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. ()". Aux termes de l'article 3 de cette convention : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ". D'autre part, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

9. En premier lieu, Mme B ne peut utilement invoquer l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire, distincte de la décision fixant le pays de destination, et qui par elle-même n'a pas pour objet ni pour effet de désigner le pays vers lequel l'intéressée devra être éloignée pour l'exécution de cette mesure. Le moyen qui en est tiré ne peut par suite qu'être écarté comme inopérant.

10. En second lieu, si Mme B soutient qu'elle encourt des risques de traitements inhumains et dégradants en cas de retour en Macédoine en raison de son appartenance à la communauté Rom sujette dans ce pays, selon la documentation publique au demeurant relevée dans la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 11 mars 2024, à des discriminations, elle n'apporte toutefois pas à l'instance, après le rejet de sa demande d'asile, d'élément probant ou nouveau de nature à établir le caractère personnel et actuel des risques dont elle fait état. Elle ne justifie pas non plus être en mesure de ne pouvoir exposer personnellement, à une audience orale devant la CNDA, de tels éléments. Ainsi, elle n'est pas fondée, d'une part, à soutenir que la décision fixant le pays de renvoi, et plus largement l'arrêté en litige, méconnaissent les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, d'autre part, à invoquer les dispositions mentionnées au point 6 du présent jugement à l'appui de ses conclusions subsidiaires à fin de suspension de ce même arrêté.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête aux fins d'annulation et, subsidiairement, de suspension de l''exécution de l'arrêté en litige du 3 juin 2024 doivent être rejetées.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

12. Il n'apparaît pas inéquitable, dans les circonstances de l'espèce, de laisser à la charge de l'Etat les sommes exposées à l'instance par le préfet de la Haute-Vienne et non comprises dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er: Il n'y a plus lieu de statuer sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire présentée par Mme B.

Article 2:Le surplus de la requête de Mme B est rejeté.

Article 2:Le présent jugement sera notifié à Mme C B et au préfet de la Haute-Vienne.

Copie pour information en sera adressée à Me Galinet.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 août 2024.

Le magistrat désigné,

D. D

Le greffier,

M. A

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour Le Greffier en Chef

Le Greffier

M. A