Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2401333
vendredi 16 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2401333 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | MALABRE |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, un mémoire complémentaire, et des pièces enregistrées les 24 et 25 juillet 2024 et les 12 et 13 août 2024, M. B C, représenté par Me Malabre, demande au juge des référés du tribunal, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de la décision du 25 juin 2024 laquelle le préfet de la Corrèze a rejeté sa demande de titre de séjour ;
2°) de suspendre l'exécution de la décision du 25 juin 2024 par laquelle le préfet de la Corrèze a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Corrèze ou à toute autorité compétente, de lui délivrer, par le biais du consulat de France compétent, une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail dans un délai de cinq jours sous astreinte de cent euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat, à son bénéfice, la somme de 2 400 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- sa requête est recevable dès lors qu'il a exercé un recours en annulation le 27 juin 2024 contre l'arrêté du préfet de la Corrèze du 25 juin 2024 et que le tribunal a renvoyé à une formation collégiale l'examen de la légalité de la décision de refus de titre de séjour ;
Sur l'urgence :
- le 15 juillet 2024, il a été interpellé alors qu'il était venu au commissariat dans le cadre de son assignation à résidence ; il a été placé au centre de rétention administrative d'Hendaye et la préfecture diligente son éloignement ; la décision d'éloignement a été exécutée alors qu'il résidait en France depuis l'âge de quatre ans ; sa situation, et celle de l'ensemble de sa famille, est bouleversée ;
- les décisions préjudicient à un intérêt public ; il perd ses revenus depuis son placement en rétention ; la responsabilité de l'Etat est susceptible d'être engagée, des sommes importantes pourront légitimement lui être réclamées.
Sur l'existence d'un moyen de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision portant refus de titre de séjour :
- il est recevable à exciper de l'illégalité de la décision lui retirant le titre de séjour d'une durée de dix ans dont il bénéficiait ; ce retrait est illégal en raison de l'absence d'avis de la commission du titre de séjour, de la violation des articles 7 ter et 10 de l'accord franco-tunisien, des articles L. 423-21, L. 426-17 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'absence de menace à l'ordre public et de l'atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie privée et familiale normale ;
- la décision dont la suspension est demandée est intervenue à l'issue d'une procédure irrégulière à défaut d'avis rendu par la commission du titre de séjour en violation des articles L. 432-13 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;
- elle méconnait le principe du contradictoire ;
- il a non seulement droit au séjour de plein droit, mais encore à un titre de résident de dix ans, sur le fondement de l'article 7 ter et 10 de l'accord franco-tunisien, de l'article L. 423-21 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que des articles L. 426-17 et L. 423-23 du même code ;
- les éléments invoqués par le préfet ne justifient en rien la caractérisation d'une menace à l'ordre public ; l'administration ne fournit aucun élément, pièce ou témoignage, permettant d'étayer une menace à l'ordre public ; sa dernière amende pour une infraction routière est datée de 2019 ; le préfet a commis une erreur de droit ou à défaut une erreur manifeste d'appréciation en retenant la menace à l'ordre public sans prendre en considération l'atteinte portée à sa vie privée et familiale en France ; il est entré en France par regroupement familial à l'âge de quatre ans, ses parents et frères et sœurs sont de nationalité française, il a trois enfants scolarisés en France et y a vécu durant plus de vingt ans en situation régulière ;
- la décision est entachée d'une erreur de fait et de droit en ce qui concerne l'existence d'une condamnation pour des faits de menace de mort, cette condamnation ayant disparu de l'ordonnancement juridique ;
- le préfet a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au vu de l'importance de ses attachées privées et familiales en France ; il a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Sur l'existence d'un moyen de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision portant interdiction de retour :
- la décision est illégale en conséquence des illégalités affectant le refus de séjour qui la fonde ;
- elle l'est a fortiori à raison de sa situation personnelle et familiale et de l'absence de menace sérieuse à l'ordre public.
Par un mémoire en défense et des pièces, enregistrés le 1er août 2024 et le 13 août 2024, le préfet de la Corrèze conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
Sur l'urgence :
- le départ de M. C est en cours d'organisation ; ce moyen ne sera donc pas discuté.
Sur l'existence d'un moyen de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision en litige :
- la décision est suffisamment motivée ;
- le requérant a reçu notification d'un refus de séjour consécutivement à la présentation d'une demande, le moyen tiré d'une méconnaissance du principe du contradictoire ne saurait prospérer ;
- le casier judiciaire du requérant mentionne plusieurs condamnations pour des infractions au code de la route ; il a fait l'objet en novembre 2022 d'une procédure de signalement au titre de l'article 40 pour des faits d'aide à l'entrée et au séjour irrégulier d'étrangers et de travail dissimulé ; entre les mois de juillet et novembre 2022, il apparait dans plusieurs mesures d'éloignement concernant des ressortissants tunisiens pour des faits d'hébergement et d'emploi ; un deuxième signalement a été réalisé en novembre 2023 pour des faits d'emploi de personne en situation irrégulière et d'utilisation de faux billets ; il est manifeste que le requérant organise l'hébergement et l'emploi de ressortissants étrangers en situation irrégulière ; il est connu pour ses déclarations à caractère prosélyte et la profération de menaces de mort ou d'actes de vengeance envers des institutions culturelles et sociales ; entre 2017 et 2019, il tentait de s'emparer de la mosquée d'Ussel dans le but d'y instaurer l'idéologie tabligh en menaçant les fidèles et le président de l'association. Son comportement a conduit à la démission du président de l'association et à la dissolution de cette dernière. En avril 2022, le requérant a réitéré de nouvelles menaces contre les fidèles de la mosquée.
Par un courrier du 13 août 2024, les parties ont été informées, sur le fondement de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que l'ordonnance était susceptible d'être fondée sur un moyen d'ordre public tiré de l'irrecevabilité des conclusions sollicitant la suspension de l'exécution de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français contenue dans l'arrêté du 25 juin 2024 dès lors que les conclusions à fin d'annulation présentées par le requérant contre cette décision dans l'instance n° 2401150 ont été rejetées par un jugement rendu le 9 juillet 2024 du magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Limoges.
Vu :
- la requête au fond enregistrée sous le n° 2401150 ;
- le jugement du 9 juillet 2024 par lequel le magistrat désigné du tribunal administratif de Limoges a renvoyé les conclusions de M. C dirigées contre la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour ainsi que les conclusions à fin d'injonction devant une formation collégiale et a rejeté le surplus de la requête ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative ;
Le président du tribunal a désigné Mme Noémi Gaullier-Chatagner, conseillère, pour exercer les fonctions de juge des référés.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 août 2024 à 14h15, à laquelle les parties avaient été régulièrement convoquées :
- le rapport de Mme Gaullier-Chatagner, juge des référés ;
- et les observations de Me Malabre, pour M. C, qui présente des observations sur le moyen d'ordre public communiqué et reprend les conclusions et arguments du mémoire complémentaire déposé.
Considérant ce qui suit :
1. M. B C, ressortissant tunisien né en 1984, déclare être présent en France depuis l'âge de 4 ans. Il a bénéficié d'une carte de résident à compter du mois de mai 2003, renouvelée le 26 septembre 2013, qu'il s'est vu retirer le 19 octobre 2023 par un arrêté du préfet de la Corrèze. L'intéressé a sollicité la délivrance d'un nouveau titre de séjour le 23 juin 2024. Par deux arrêtés du 25 juin suivant, le préfet de la Corrèze, d'une part, l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de retour pour une durée de cinq ans, d'autre part l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Par des requêtes enregistrées sous les nos 2401150 et 2401151, M. C a demandé l'annulation de ces deux arrêtés. Par un jugement rendu le 9 juillet 2024, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Limoges a renvoyé les conclusions de M. C dirigées contre la décision du 25 juin 2024 portant refus de titre de séjour devant une formation collégiale du tribunal, et a rejeté le surplus des conclusions de ces requêtes. Dans le cadre de la présente instance, M. C sollicite, d'une part, la suspension de l'exécution de la décision portant refus de séjour et, d'autre part, la suspension de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français contenue dans l'arrêté du 25 juin 2024.
2. L'article L. 521-1 du code de justice administrative prévoit que : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
3. Par un jugement rendu le 9 juillet 2024, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Limoges, statuant sur la requête présentée par M. C contre l'arrêté du 25 juin 2024 par lequel le préfet de la Corrèze a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans, a renvoyé les conclusions du requérant dirigées contre la décision portant refus de titre de séjour, ainsi que les conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais de l'instance devant une formation collégiale et a rejeté le surplus des conclusions de la requête, dont ses conclusions à fin d'annulation dirigées contre la décision dont la suspension est demandée. Par suite, les conclusions de M. C tendant à la suspension de l'exécution de la décision du 25 juin 2024 portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans sont irrecevables et doivent être rejetées.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative dirigées contre la décision de refus de titre de séjour :
4. Pour l'application des dispositions ci-dessus reproduites de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
5. Pour justifier de l'urgence qui s'attache selon lui à suspendre l'exécution de la décision en litige, condition qui n'est au demeurant pas contestée par le préfet de la Corrèze, le requérant se prévaut de la durée et de la stabilité de sa résidence sur le territoire français où il a vécu depuis l'âge de quatre ans en situation régulière, jusqu'au retrait, intervenu en 2023, de la carte de résident dont il bénéficiait. Il ajoute qu'il réside en France avec son épouse et ses trois enfants, dont deux sont scolarisés, et qu'il exerce une activité professionnelle stable. Il fait également valoir qu'il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement qui a été exécutée, prise en application de la décision dont la suspension est sollicitée, ainsi que d'une mesure d'interdiction de retour sur le territoire, qui le privent de sa vie familiale et professionnelle, lui imposant de résider dans un pays dont il ignore tout. Il résulte toutefois de l'instruction que les circonstances dont se prévaut M. C pour caractériser une atteinte grave et immédiate à sa situation sont directement liées à l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet le 25 juin 2024, contre laquelle il a exercé un recours en annulation qui a été rejeté par un jugement du magistrat désigné du 9 juillet 2024, ainsi qu'aux effets de la décision portant interdiction de retour du même jour, dont les conclusions à fin d'annulation ont été rejetées par le même jugement. En outre, les conclusions à fin d'annulation de M. C dirigées contre la décision dont la suspension est sollicitée dans le cadre de la présente instance seront examinées lors d'une audience publique dont la date a été fixée au 26 novembre 2024. Par suite, la condition d'urgence n'est pas remplie au regard des intérêts dont fait état le requérant en lien avec sa situation. Enfin, la circonstance qu'une demande indemnitaire soit susceptible d'être présentée par le requérant contre l'Etat ne caractérise pas à elle seule une situation d'urgence à suspendre l'exécution de la décision au vu d'un intérêt public. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'est pas remplie et il y a donc lieu de rejeter les conclusions à fin de suspension présentées contre la décision de refus de titre de séjour du 25 juin 2024.
6. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée dans son ensemble, y compris ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de M. C est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B C et au ministre de l'intérieur. Une copie en sera adressée pour information au préfet de la Corrèze.
Limoges, le 16 août 2024.
Le juge des référés,
N. GAULLIER-CHATAGNER
La Greffière d'audience,
M. A
La République mande et ordonne
au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour la greffière en chef,
La greffière,
M. D
No 2401333
mf