Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 6 juillet 2022 et 25 avril 2024, M. D... C..., représenté par Me de Sèze, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 1er juillet 2022 par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a refusé d’enregistrer sa demande d’asile en procédure normale ;
2°) d’enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis d’enregistrer sa demande d’asile en procédure normale ou, à défaut, de procéder à un nouvel examen de sa situation dans un délai de cinq jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l’État le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros au titre de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, relative à l’aide juridique.
Il soutient que :
- la décision méconnaît les dispositions de l’article 9 du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 en ce que le préfet n’établit pas avoir informé les autorités maltaises de la prolongation du délai de transfert ;
- elle méconnaît les dispositions de l’article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 en ce que le préfet n’établit pas lui avoir notifié les informations complètes contenues dans la brochure « A » relative à la détermination de l’État responsable de sa demande d’asile et la brochure « B » relative au déroulement de la procédure « Dublin » et en particulier les informations relatives aux risques encourus en cas de fuite ;
- elle méconnaît les dispositions de l’article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 septembre 2022, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B... C... ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013
- le règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 de la Commission ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de Mme Caldoncelli-Vidal a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. C..., ressortissant soudanais né le 20 février 2000, a présenté une demande d’asile le 25 novembre 2021. Par un arrêté du 24 décembre 2021, le préfet de police a décidé de le remettre aux autorités maltaises, responsables de l’examen de sa demande d’asile. Le 1er juillet 2022, il a sollicité, de nouveau, l’enregistrement de sa demande d’asile en procédure normale. Par une décision du même jour, dont M. C... demande l’annulation, le préfet de la Seine-Saint-Denis a refusé d’enregistrer sa demande d’asile en procédure normale.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
2. D’une part, aux termes du paragraphe 1 de l’article 29 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, le transfert du demandeur vers l’État membre responsable de l’examen de sa demande d’asile doit s’effectuer « dès qu’il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l’acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de la prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l’effet suspensif est accordé conformément à l’article 27, paragraphe 3 ». Aux termes du paragraphe 2 du même article : « Si le transfert n’est pas exécuté dans le délai de six mois, l’État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l’État membre requérant. Ce délai peut être porté à (…) dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite ».
3. D’autre part, aux termes du paragraphe 2 de l’article 9 du règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003, tel que modifié par le règlement d’exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 : « (…) 2. Il incombe à l’État membre qui, pour un des motifs visés à l’article 29, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013, ne peut procéder au transfert dans le délai normal de six mois à compter de la date de l’acceptation de la requête aux fins (…) de reprise en charge de la personne concernée, (…) d’informer l’État responsable avant l’expiration de ce délai. À défaut, la responsabilité du traitement de la demande de protection internationale et les autres obligations découlant du règlement (UE) n° 604/2013 incombent à cet État membre conformément aux dispositions de l’article 29, paragraphe 2, dudit règlement (…) ». Il résulte de cette disposition que, même lorsqu’un demandeur d’asile est en situation de fuite, au sens du paragraphe 2 de l’article 29 du règlement (UE) n° 604/2013, et que cette situation a été constatée à l’intérieur du délai normal de transfert de six mois par l’État membre ayant émis une requête aux fins de reprise en charge de ce demandeur d’asile, cet État membre devient responsable de la demande d’asile lorsque, n’ayant pas procédé au transfert de l’intéressé dans le délai de six mois, il ne justifie pas avoir informé l’État membre responsable de la demande d’asile, à l’intérieur de ce délai, de la prolongation de celui-ci résultant de la situation de fuite.
4. Il ressort des pièces du dossier que M. C... a été enregistré en qualité de demandeur d’asile à Malte le 29 janvier 2020 et que les autorités françaises ont saisi les autorités maltaises d’une demande de reprise en charge le 2 décembre 2021. Les autorités maltaises ont fait connaître leur accord le 15 décembre 2021. Si le préfet de la Seine-Saint-Denis fait valoir que cet accord de reprise en charge reste valable et que Malte demeure responsable de l’examen de la demande d’asile du requérant, dès lors que ce dernier a été déclaré en fuite et que le délai pour exécuter son transfert a été prolongé jusqu’au 15 juin 2023, l’autorité préfectorale se borne à verser au débat une déclaration de fuite informant les autorités maltaises de la prolongation des délais de transfert. Si ce document porte la mention « validé et certifié par l’Unité Dublin », il n’est toutefois accompagné d’aucun élément permettant d’établir la date de sa transmission aux autorités maltaises. Dès lors, le préfet de la Seine-Saint-Denis ne justifiant pas avoir transmis ce courrier aux autorités maltaises dans le délai de six mois prévu par les dispositions précitées des articles 2 et 29 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013, M. C... est fondé à soutenir que Malte ne peut plus être regardée comme responsable de l’examen de sa demande d’asile et que cette responsabilité a été transférée à la France.
5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que M. C... est fondé à demander l’annulation de la décision du 1er juillet 2022 par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a refusé d’enregistrer sa demande d’asile en procédure normale.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
6. Eu égard au motif d’annulation retenu et à la circonstance que le délai d’exécution de la décision de transfert a expiré, l’annulation de la décision du 1er juillet 2022 implique nécessairement, que le préfet de la Seine-Saint-Denis, ou tout autre préfet territorialement compétent, procède à l’enregistrement de la demande d’asile de M. C... en procédure normale dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Sur les frais liés au litige :
7. M. C... ayant obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, relative à l’aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’État (préfet de la Seine-Saint-Denis) une somme de 1 100 euros, à verser à Me de Sèze, avocat de M. C..., sous réserve qu’il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État à la mission d’aide juridictionnelle qui lui a été confiée.
D É C I D E :
Article 1er : La décision du préfet de la Seine-Saint-Denis en date du 1er juillet 2022 est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de procéder à l’enregistrement de la demande d’asile M. C... en procédure normale dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L’État (préfet de la Seine-Saint-Denis) versera à Me de Sèze, avocat de M. C..., une somme de 1 100 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu’il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État à la mission d’aide juridictionnelle qui lui a été confiée.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E... B... C... et au préfet de la Seine-Saint-Denis.
Délibéré après l’audience du 26 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Israël, président,
- M. Dumas, premier conseiller,
- Mme Caldoncelli-Vidal, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2024.
La rapporteure,
Mme Caldoncelli-VidalLe président,
M. Israël
La greffière,
Mme A...La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis ou à tout autre préfet territorialement compétent, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent jugement.