Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2310476

vendredi 6 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2310476
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Montreuil (9ème chambre) a examiné le recours pour excès de pouvoir de M. B contre un arrêté préfectoral du 3 juillet 2023 suspendant pour six mois son droit d'exercer auprès de mineurs, ainsi que contre une prétendue interdiction d'un an mentionnée dans la notification. Le tribunal a jugé irrecevables les conclusions contre la décision d'interdiction d'un an, car celle-ci n'existe pas juridiquement, l'erreur matérielle dans la notification ne créant pas un acte administratif attaquable. Sur le fond, le tribunal a rejeté les moyens d'annulation de l'arrêté de suspension, estimant que la motivation était suffisante, l'urgence justifiée et l'appréciation non entachée d'erreur manifeste. La requête a été intégralement rejetée, sans application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 septembre 2023, M. A B, représenté par Me Guiorguieff, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 juillet 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a prononcé à son encontre une mesure de suspension, pour une durée de six mois, de son droit d'exercer quelque fonction que ce soit auprès des mineurs accueillis dans le cadre des dispositions de l'article L. 227-4 du code de l'action sociale et des familles, d'exploiter des locaux les accueillant ou de participer à l'organisation de ces accueils ;

2°) d'annuler la décision, énoncée par la lettre de notification du 4 juillet 2023, par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a prononcé à son encontre une interdiction d'exercer, pendant une période d'un an, quelque fonction que ce soit auprès des mineurs accueillis dans le cadre des dispositions de l'article L. 227-4 du code de l'action sociale et des familles.

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l'arrêté du 3 juillet 2023 :

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- il est entaché d'une erreur fait quant à l'existence même d'une situation d'urgence justifiant le prononcé d'une mesure de suspension ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision mentionnée dans la lettre de notification du 4 juillet 2023 :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure eu égard à l'absence de saisine pour avis de la commission départementale compétente en matière de jeunesse et de sport ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 août 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par une lettre du 21 octobre 2024, adressée en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, les parties ont été informées de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions aux fins d'annulation de la mesure d'interdiction mentionnée par le préfet de la Seine-Saint-Denis dans la lettre de notification du 4 juillet 2023 comme dirigées à l'encontre d'une décision inexistante.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Hégésippe ;

- et les conclusions de Mme Nour, rapporteure publique.

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ancien gestionnaire de structure d'accueil collectif de mineurs, a été chargé, par une association d'éducation populaire dénommée Aroeven, de délivrer des formations au brevet d'aptitude aux fonctions d'animateur à destination de stagiaires issus du lycée Paul Eluard à Saint-Denis. Dans ce cadre, l'intéressé a notamment assuré une formation sur la période du 17 au 24 juin 2023. Par un arrêté du 3 juillet 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis a prononcé à son encontre une mesure de suspension, d'une durée de six mois, de son droit d'exercer quelque fonction que ce soit auprès des mineurs accueillis dans le cadre des dispositions de l'article L. 227-4 du code de l'action sociale et des familles, d'exploiter des locaux les accueillant ou de participer à l'organisation de ces accueils. Cet arrêté a été notifié par un courrier du 4 juillet 2023 faisant mention d'une décision d'interdiction d'exercer pendant une période d'un an. Par la présente instance, M. B demande l'annulation de l'arrêté du 3 juillet 2023 et de la décision mentionnée dans la lettre de notification du lendemain.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision mentionnée dans la lettre de notification du 4 juillet 2023 :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée () ".

3. Il ressort des pièces du dossier qu'intervenant après sollicitation du service départemental à la jeunesse, à l'engagement et aux sports, le préfet de la Seine-Saint-Denis a décidé en urgence de suspendre le droit d'exercer de M. B afin de garantir tout risque d'atteinte aux mineurs accueillis dans les structures collectives à caractère éducatif. Cette décision a été émise par un seul et unique arrêté du 3 juillet 2023 lequel dispose sans ambiguïté que la suspension prononcée est limitée à une période de six mois. Par ailleurs, si le courrier notifiant cet arrêté mentionne à tort le prononcé d'une interdiction d'exercer d'une durée d'un an, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que le préfet de la Seine-Saint-Denis a édicté une telle décision. Ainsi, pour regrettable que soit l'erreur de plume figurant dans le courrier de notification du 4 juillet 2023, cette circonstance n'a pas donné naissance à un acte administratif susceptible, le cas échéant, d'un recours contentieux. Par suite, les conclusions de M. B aux fins d'annulation de la décision mentionnée dans la lettre de notification sont dirigées contre une décision inexistante et doivent être rejetées comme irrecevables.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté du 3 juillet 2023 :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 227-10 du code de l'action sociale et des familles : " Après avis de la commission départementale compétente en matière de jeunesse et de sport, le représentant de l'Etat dans le département peut prononcer à l'encontre de toute personne dont la participation à un accueil de mineurs mentionné à l'article L. 227-4 ou à l'organisation d'un tel accueil présenterait des risques pour la santé et la sécurité physique ou morale des mineurs mentionnés à l'article L. 227-4, ainsi que de toute personne qui est sous le coup d'une mesure de suspension ou d'interdiction d'exercer prise en application de l'article L. 212-13 du code du sport, l'interdiction temporaire ou permanente d'exercer une fonction particulière ou quelque fonction que ce soit auprès de ces mineurs, ou d'exploiter des locaux les accueillant ou de participer à l'organisation des accueils. En cas d'urgence, le représentant de l'Etat dans le département peut, sans consultation de ladite commission, prendre une mesure de suspension d'exercice à l'égard des personnes mentionnées à l'alinéa précédent. Cette mesure est limitée à six mois () ".

6. Il ressort des termes de l'arrêté litigieux que le préfet de la Seine-Saint-Denis a visé puis reproduit les dispositions précitées du code de l'action sociale et des familles et qu'il a énoncé les signalements effectués ainsi que la nature des comportements reprochés à M. B. Cependant, alors que les faits mis en cause se rapportaient à une formation organisée du 17 au 24 juin 2023 et que les signalements sont parvenus à l'autorité préfectorale près de dix jours plus tard, l'arrêté litigieux ne fait pas mention des considérations de fait pour lesquelles le préfet de la Seine-Saint-Denis a estimé, à la date du 3 juillet 2023, être face à une situation impliquant, sans attendre une éventuelle mesure d'interdiction, le prononcé en urgence d'une mesure de suspension d'exercice pendant une période de six mois. Il en résulte, indépendamment de la gravité des faits dénoncés, que M. B n'était pas en capacité de connaître, à la seule lecture de l'arrêté litigieux, le motif pour lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a estimé, en application des dispositions précitées de l'article L. 227-10 code de l'action sociale et des familles, devoir prévenir les risques pour la santé et la sécurité physique ou morale des mineurs sans recueillir l'avis de la commission départementale compétente dont la consultation constitue au demeurant une garantie pour la personne intéressée. Par suite, M. B est fondé à soutenir que l'arrêté litigieux du 3 juillet 2023 est insuffisamment motivé.

7. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 3 juillet 2023.

Sur les frais d'instance :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à M. B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 3 juillet 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a prononcé une mesure de suspension du droit d'exercer à l'encontre de M. B est annulé.

Article 2 : L'Etat versera une somme de 1 500 euros à M. B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Délibéré après l'audience du 21 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Robbe, président,

Mme Morisset, première conseillère,

M. Hégésippe, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2024.

Le rapporteur,

D. HEGESIPPE

Le président,

J. ROBBE Le greffier,

C. CHAUVEY

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision