Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2105359

jeudi 5 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2105359
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a rejeté la requête de M. A, qui demandait l'annulation du rejet implicite de sa demande indemnitaire et la condamnation de l'État à lui verser près de 2 millions d'euros. Le requérant soutenait que sa radiation des cadres pour abandon de poste en 2016 était illégale, invoquant un vice d'incompétence et l'exercice d'un droit de grève. Le tribunal a opposé l'autorité de la chose jugée, la légalité de la radiation ayant été définitivement confirmée par un jugement du 20 mars 2018, un arrêt de la cour administrative d'appel de Versailles du 12 juin 2020, et une décision du Conseil d'État du 22 avril 2021. Les conclusions indemnitaires ont donc été rejetées comme irrecevables, sans qu'il soit besoin d'examiner le fond.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 19 avril 2021, le 3 mai 2022 et le 26 février 2024, M. A demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle le ministre de l'économie, des finances et de la relance a implicitement rejeté sa demande indemnitaire préalable du 19 décembre 2020 ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 1 977 995,92 euros en réparation des préjudices nés de l'illégalité de la décision du 19 juillet 2016 par laquelle il a été radié des cadres pour abandon de poste.

Il soutient que :

- la décision du 19 juillet 2016, tout comme les mises en demeure dont elle procède, est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle repose sur des motifs qui ne sont pas matériellement établis, dès lors que son absence du service, étrangère à un quelconque abandon de poste, a été justifiée par sa participation régulière à un mouvement de grève, droit auquel l'autorité hiérarchique ne pouvait légalement porter atteinte, ou par des arrêts de travail régulièrement transmis à sa hiérarchie ;

- son préjudice financier doit être réparé à hauteur de 1 954 995,92 euros, à assortir des intérêts de retard à compter de juillet 2016, au titre des traitements, indemnités associées et pensions dont il a été privé chaque mois depuis juillet 2016 à raison des fautes invoquées ;

- son préjudice moral doit être réparé à hauteur de 23 000 euros en raison de l'atteinte à sa dignité et de l'éviction vexatoire dont il a fait l'objet ;

- le différentiel d'impôt sur le revenu auquel il a été confronté, constitutif d'un préjudice financier, doit également être réparé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 mars 2022, le ministre de l'économie, des finances et de la relance conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés sont irrecevables en raison de l'autorité de la chose jugée attachée au jugement n° 1608809 du 20 mars 2018 par lequel le tribunal a rejeté la requête de M. A dirigée contre la décision du 19 juillet 2016 portant radiation des cadres pour abandon de poste, confirmé par l'arrêt n° 18VE01754 du 12 juin 2020 de la cour administrative d'appel de Versailles, contre lequel le Conseil d'Etat, par décision du 22 avril 2021, n'a pas admis de pourvoi ;

- en tout état de cause, les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 24 octobre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 26 février 2024 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le décret n° 2010-1651 du 28 décembre 2010 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lusinier, conseillère ;

- et les conclusions de M. Sitbon, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A a été titularisé le 1er septembre 2011 dans le corps des inspecteurs des finances publiques et affecté au pôle de contrôle et d'expertise de Boulogne-Billancourt de la direction départementale des finances publiques des Hauts-de-Seine. Après lui avoir adressé trois mises en demeure de rejoindre son poste, les 14 avril, 12 mai et 2 juin 2016, le directeur chargé des services généraux de la direction générale des finances publiques a prononcé, par un arrêté du 19 juillet 2016, sa radiation des cadres pour abandon de poste. Le 19 décembre 2020, M. A a adressé au ministre de l'économie, des finances et de la relance une réclamation indemnitaire tendant à la réparation des préjudices qu'il estime avoir subis en raison de l'illégalité de cette décision. Par la présente requête, l'intéressé demande l'annulation de la décision portant rejet implicite de cette réclamation et la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 1 977 995,92 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision par laquelle le ministre de l'économie, des finances et de la relance a implicitement rejeté la demande indemnitaire préalable formée par M. A a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de sa demande, qui a donné à sa requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de l'intéressé à percevoir les sommes auxquelles il prétend, ses conclusions tendant à l'annulation de la décision contestée sont sans objet. Elles ne peuvent par suite qu'être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

3. Aux termes de l'article 1er du décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement, alors en vigueur : " A compter du jour suivant la publication au Journal officiel de la République française de l'acte les nommant dans leurs fonctions ou à compter du jour où cet acte prend effet, si ce jour est postérieur, peuvent signer, au nom du ministre ou du secrétaire d'Etat et par délégation, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité : / 1° Les secrétaires généraux des ministères, les directeurs d'administration centrale, les chefs des services à compétence nationale mentionnés au premier alinéa de l'article 2 du décret du 9 mai 1997 susvisé et les chefs des services que le décret d'organisation du ministère rattache directement au ministre ou au secrétaire d'Etat ; / 2° Les chefs de service, directeurs adjoints, sous-directeurs, les chefs des services à compétence nationale mentionnés au deuxième alinéa de l'article 2 du décret du 9 mai 1997 susvisé ainsi que les hauts fonctionnaires et les hauts fonctionnaires adjoints mentionnés aux articles R. 1143-1 et R. 1143-2 du code de la défense ; / 3° Le chef d'état-major des armées, le délégué général pour l'armement, les chefs d'état-major de l'armée de terre, de la marine et de l'armée de l'air, le chef du contrôle général des armées, le major général des armées, les majors généraux de l'armée de terre, de la marine, de l'armée de l'air et de la gendarmerie et les sous-chefs de l'état-major des armées () ". L'article 3 de ce même décret prévoit que : " Les personnes mentionnées aux 1° et 3° de l'article 1er peuvent donner délégation pour signer tous actes relatifs aux affaires pour lesquelles elles ont elles-mêmes reçu délégation () ". Selon l'article 1er du décret n° 2010-1651 du 28 décembre 2010 relatif à la direction des impôts des non-résidents, alors en vigueur : " La direction des impôts des non-résidents est un service à compétence nationale, rattaché au chef du service de la gestion fiscale de la direction générale des finances publiques. ".

4. Si M. A se prévaut de l'incompétence du signataire de la décision du 19 juillet 2016 par laquelle il a été radié des cadres pour abandon de poste au motif que le ministre ne pouvait légalement déléguer sa signature au directeur de la direction des résidents à l'étranger et des services généraux qui a lui-même subdélégué sa signature à l'inspecteur signataire de la radiation des cadres, les dispositions combinées du décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 et du décret n° 2010-1651 du 28 décembre 2010 le lui autorisait sans que le requérant puisse utilement se prévaloir de l'absence de consultation obligatoire du Conseil d'Etat. En tout état de cause, le décret n° 2010-1651 du 28 décembre 2010 ne porte que sur l'organisation des services du ministre et ne comporte aucune disposition d'ordre statutaire, de sorte qu'il n'avait pas à être précédé, à peine d'illégalité, de l'avis du Conseil d'Etat. Toutefois, l'article 3 du décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 n'autorise la subdélégation de signature qu'aux délégataires visées aux 1° et 3° de son article premier. Or, le directeur des services généraux est, aux termes de l'article 1er du décret n° 2010-1651 du 28 décembre 2010, le directeur d'un service à compétence nationale rattaché à un chef de service, et non à un directeur d'administration centrale. Il rentre donc dans le cas visé au 2° de l'article 1er du décret n° 2005-850 du 27 juillet 2002 pour lequel aucune possibilité de subdélégation de signature n'est expressément prévue. Partant, M. A est fondé à soutenir que sa radiation des cadres a été prise par une autorité incompétente. La décision du 19 juillet 2016 par laquelle il a été radié des cadres pour abandon de poste est donc illégale. Toute illégalité étant fautive, la responsabilité de l'Etat est donc engagée.

En ce qui concerne les préjudices :

5. D'une part, lorsqu'une personne sollicite le versement d'une indemnité en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité, pour un vice de procédure, de la décision portant radiation des cadres, il appartient au juge de plein contentieux, saisi de moyens en ce sens, de déterminer, en premier lieu, la nature de cette irrégularité procédurale puis, en second lieu, de rechercher, en forgeant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties, si, compte tenu de la nature et de la gravité de cette irrégularité procédurale, la même décision aurait pu être légalement prise, s'agissant tant du principe même de la sanction que de son quantum, dans le cadre d'une procédure régulière. Si l'intervention d'une décision illégale peut constituer une faute susceptible d'engager la responsabilité de l'Etat, elle ne saurait donner lieu à réparation si, dans le cas d'une procédure régulière, la même décision aurait pu légalement être prise.

6. D'autre part, une mesure de radiation de cadres pour abandon de poste ne peut être régulièrement prononcée que si l'agent concerné a, préalablement à cette décision, été mis en demeure de rejoindre son poste ou de reprendre son service dans un délai approprié qu'il appartient à l'administration de fixer. Une telle mise en demeure doit prendre la forme d'un document écrit, notifié à l'intéressé, l'informant du risque qu'il encourt d'une radiation des cadres sans procédure disciplinaire préalable. Lorsque l'agent ne s'est ni présenté, ni n'a fait connaître à l'administration aucune intention avant l'expiration du délai fixé par la mise en demeure, et en l'absence de toute justification d'ordre matériel ou médical, présentée par l'agent, de nature à expliquer le retard qu'il aurait eu à manifester un lien avec le service, cette administration est en droit d'estimer que le lien avec le service a été rompu du fait de l'intéressé.

7. Il ressort des pièces du dossier qu'après avoir constaté l'absence de reprise d'activité de M. A à compter du 24 mai 2016, à la suite de son congé ordinaire de maladie durant la période du 15 au 23 mai 2016, l'administration, par un courrier du 2 juin 2016, l'a mis en demeure de reprendre ses fonctions dans un délai de 24 heures à compter de la réception de la mise en demeure. Si l'intéressé soutient avoir participé pour la période du 1er au 30 juin 2016 à un mouvement de grève initié par préavis du 24 mai 2016, il se borne toutefois à produire à l'instance une lettre de l'Union syndicale " Solidaires Fonction publique " datée du 24 mai 2016 informant le ministre de la fonction publique des motifs du dépôt de ce préavis de grève et ne justifie ni avoir informé l'administration de sa participation à ce mouvement de grève, ni même avoir effectivement participé à ce mouvement. Il est en revanche constant que, malgré la mise en demeure du 2 juin 2016 réceptionnée le 15 juin 2016, M. A, qui ne s'est pas présenté et n'a pas fait connaître à l'administration son intention de reprendre le service, a seulement manifesté un lien avec le service à compter du 5 juillet 2016, date à laquelle l'administration a réceptionné un avis d'arrêt de travail pour maladie pour la période comprise entre le 28 juin 2016 et le 12 juillet 2016. M. A n'établit pas, ni même n'allègue, s'être trouvé, du fait de son état de santé ou pour tout autre motif, dans l'impossibilité absolue de prévenir ou de faire prévenir son employeur à compter du 15 juin 2016. Dans ces conditions, et en l'absence de toute justification d'ordre matériel ou médical présentée par l'agent, de nature à justifier son retard à manifester un lien avec le service, le directeur chargé de la direction des résidents à l'étranger et des services généraux était en droit d'estimer que le lien avec le service a été rompu du fait de l'intéressé. Par suite, M. A n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que l'administration a prononcé la décision contestée portant radiation des cadres, ainsi que l'a jugé le tribunal administratif de Cergy-Pontoise, par jugement n° 1608809 du 20 mars 2018 confirmé par l'arrêt de la Cour administrative d'appel de Versailles n° 18VE01754 du 12 juin 2020, contre lequel le Conseil d'Etat n'a pas admis de pourvoi.

8. L'illégalité fautive relevée au point 4 ci-dessus n'est donc pas à l'origine des préjudices subis par M. A dès lors que la décision du 19 juillet 2016 aurait pu être légalement prise sans vice d'incompétence. Les conclusions indemnitaires de M. A doivent donc être rejetées, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie.

Délibéré après l'audience du 21 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Oriol, présidente, Mme Cordary, première conseillère, et Mme Lusinier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.

La rapporteure,

signé

V. Lusinier

La présidente,

signé

C. OriolLa greffière,

signé

V. Ricaud

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.