Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2208878
mardi 29 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2208878 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 9ème Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 21 juin 2022, la société Prem Chicken spot, représentée par Me Rezgui, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 18 mai 2022 par laquelle l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a décidé de lui appliquer la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, pour un montant de 55 950 euros et la contribution forfaitaire pour un montant de 6 927 euros mentionnée aux articles L. 822-2 à L. 822-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
2°) de mettre à la charge de l'office français de l'immigration et de l'intégration le versement de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision attaquée est entachée d'incompétence du signataire de l'acte ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'un vice de procédure, dès lors que la lettre du 15 mars 2022 l'informant de la mise en œuvre des contributions spéciale et forfaitaire et l'invitant à formuler des observations n'a pas été envoyée de manière régulière, par lettre recommandée avec accusé de réception ;
- elle est entachée d'une inexactitude matérielle des faits, dès lors que seulement deux personnes étaient présentes lors du contrôle et non trois comme mentionné dans la décision contestée ;
- seul l'un d'entre eux ne disposait d'aucun titre.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 septembre 2022, l'OFII conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Jacquelin, rapporteur ;
- et les conclusions de Mme Chabrol, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Le 12 octobre 2021, les services de Police du Val-d'Oise ont effectué un contrôle d'un commerce de restauration rapide exploité sous l'enseigne " Chicken's Kings Sarcelles " par la SARL PREM " CHICKEN SPOT " à Sarcelles (95). Ils ont constaté la présence de deux ressortissants étrangers démunis de titre les autorisant à travailler et à séjourner dont un était déclaré. Par une décision du 18 mai 2022, l'OFII a appliqué à la société, la contribution spéciale pour un montant de 55 950 euros, et la contribution forfaitaire pour un montant de 6 927 euros. La société requérante demande l'annulation de la décision du 18 mai 2022 et doit être regardée comme demandant la décharge des sommes mises à sa charge.
Sur les conclusions à fin d'annulation et de décharge :
En ce qui concerne la régularité sur la forme :
2. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 5223-21 du code de travail : " Le directeur général [de l'Office français de l'immigration et de l'intégration] peut déléguer sa signature à tout agent de l'établissement exerçant des fonctions d'encadrement. () ".
3. Par décision du 19 décembre 2019, régulièrement publiée au bulletin officiel du ministère de l'intérieur, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a donné délégation de signature à Mme F A, cheffe du service juridique et contentieux, conseillère juridique auprès du directeur général, signataire de la décision du 18 mai 2022, à l'effet de signer notamment les décisions de mise en œuvre de la contribution spéciale et de la contribution forfaitaire. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué manque en fait et doit être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () / 2° Infligent une sanction ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée () doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".
5. En l'espèce, la décision litigieuse de mise en œuvre des contributions spéciale et forfaitaire vise les dispositions applicables, plus précisément l'article L. 8251-1 du code du travail et les articles L. 822-2 à L. 822-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, y est jointe l'annexe précisant le nom des salariés concernés et la nature des infractions constatées, et elle se réfère expressément au procès-verbal établi le 12 octobre 2021 à la suite du contrôle des services de police du Val-d'Oise, rappelle la procédure contradictoire suivie, et enfin identifie les contributions infligées mises à la charge de la société Chicken Spot, ainsi que le montant des sommes dues. Il suit de là que la décision litigieuse comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et satisfait aux exigences de motivation prévues par les dispositions précitées du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation manque en fait et doit être écarté.
6. En dernier lieu, aux termes de l'article R. 8253-3 du code du travail dans sa version applicable au litige : " Au vu des procès-verbaux qui lui sont transmis en application de l'article L. 8271-17, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration indique à l'employeur, par lettre recommandée avec avis de réception ou par tout autre moyen permettant de faire la preuve de sa date de réception par le destinataire, que les dispositions de l'article L. 8253-1 sont susceptibles de lui être appliquées et qu'il peut présenter ses observations dans un délai de quinze jours. ". Aux termes de l'article R. 822-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version applicable au litige : " Au vu des procès-verbaux qui lui sont transmis en application de l'article L. 8271-17 du code du travail, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration indique à l'employeur, par lettre recommandée avec avis de réception ou par tout autre moyen permettant de faire la preuve de sa date de réception par le destinataire, que les dispositions de l'article L. 822-2 sont susceptibles de lui être appliquées et qu'il peut présenter ses observations dans un délai de quinze jours. "
7. La société requérante soutient qu'elle n'a reçu aucun courrier de manière régulière, à savoir par lettre recommandée avec accusé de réception, par lequel le directeur général de l'OFII l'informe de son intention de lui infliger la contribution spéciale et la contribution forfaitaire représentative de frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine. Cependant, en annexe de son mémoire en défense, l'OFII produit une copie du courrier du 15 mars 2022, par lequel la société requérante a été informée des contributions qu'il était envisagé de lui appliquer, ainsi que de la possibilité de faire valoir ses observations dans un délai de quinze jours. L'OFII a également produit la copie de l'accusé de réception dont il résulte que la société a été avisée de la présentation du pli le 17 mars 2022 et que ce dernier a été retourné à l'expéditeur le 6 avril 2022, faute pour le destinataire de l'avoir réclamé. Dès lors qu'en cas de retour à l'administration, au terme du délai de mise en instance du pli recommandé, la notification est réputée avoir été régulièrement accomplie à la date à laquelle ce pli a été présenté à l'adresse du destinataire, la SARL PREM CHICKEN SPORT n'est pas fondée à soutenir qu'elle n'a pas reçu le courrier par lequel l'OFII l'informait des contributions qu'il envisageait de mettre à sa charge. Il s'ensuit que la procédure contradictoire prévue aux articles R. 8253-3 du code du travail et R. 822-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile a été respectée et que le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire doit être écarté.
En ce qui concerne le bien-fondé des sanctions litigieuses :
8. Aux termes de l'article L. 5221-8 du code du travail : " L'employeur s'assure auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée en France, sauf si cet étranger est inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi tenue par l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1 ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France ". L'article L. 8253-1 du même code dispose que : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'État. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions ou en cas de paiement spontané par l'employeur des salaires et indemnités dus au salarié étranger non autorisé à travailler mentionné à l'article R. 8252-6. Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux. () ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui pourront être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui aura occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquittera une contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français de cet étranger. ".
9. Il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre une décision mettant à la charge d'un employeur la contribution spéciale prévue par les dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail, pour avoir méconnu les dispositions de l'article L. 8251-1 du même code, de vérifier la matérialité des faits reprochés à l'employeur et leur qualification juridique au regard de ces dispositions. Il lui appartient, également, de décider, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, soit de maintenir la sanction prononcée, soit d'en diminuer le montant jusqu'au minimum prévu par les dispositions applicables au litige, soit d'en décharger l'employeur. Par ailleurs, pour l'application de ces dispositions, il appartient à l'autorité administrative de relever, sous le contrôle du juge, les indices objectifs de subordination permettant d'établir la nature salariale des liens contractuels existant entre un employeur et le travailleur qu'il emploie.
10. Pour prendre la décision contestée, l'OFII a retenu que lors du contrôle par les services de police du Val-d'Oise du 12 octobre 2021, trois salariés se trouvaient en action de travail et dépourvus de titres les autorisant à séjourner et travailler en France, à savoir M. B D, M. D G et M. E C.
11. La société requérante fait valoir que seulement deux travailleurs étaient présents lors du contrôle du 12 octobre 2021, à savoir M. B D et M. E C.
12. Il ressort du procès-verbal de police du 12 octobre 2021, que deux individus ont été contrôlés, à savoir les dénommés M. D G et M. E C. Il ressort du procès-verbal de police du 15 octobre 2021, que M. B D a usurpé l'identité de M. D G en utilisant la copie de son attestation de demande d'asile, confirmé par le procès-verbal de police du 10 janvier 2022, et qu'à ce titre, il ressort du compte rendu d'enquête après identification, que M. B D a fait l'objet d'un rappel à la loi sur instruction du tribunal judiciaire de Pontoise.
13. En l'espèce, d'une part, il est constant que M. E C était bien démuni de titre de séjour et d'autorisation de travail lors du contrôle du 12 octobre 2021. D'autre part, si la société fait valoir que M. B D, au moment du contrôle du 12 octobre 2021, était titulaire d'un titre de séjour en cours de renouvellement, il ressort des pièces du dossier que son titre de séjour était périmé au 4 octobre 2021. La circonstance que l'intéressé se soit, depuis lors, vu délivrer un titre de séjour temporaire le 14 décembre 2021, est sans incidence sur la réalité de l'infraction établie au jour du contrôle.
14. Il résulte de tout ce qui précède, que la société requérante est fondée à soutenir que la décision du 18 mai 2022, en tant seulement qu'elle applique les contributions spéciale et forfaitaire en litige à raison de l'emploi de M. D G, doit être annulée. Il y a lieu, par voie de conséquence, de prononcer la décharge des sommes concernant l'emploi de M. D G.
Sur les frais liés au litige :
15. L'OFII n'étant pas, dans les circonstances de l'espèce, pour l'essentiel la partie perdante dans la présente instance, les conclusions à fin d'octroi d'une somme au titre des frais liés à l'instance et non compris dans les dépens sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.
D É C I D E :
Article 1er : La décision du 18 mai 2022 du directeur général de l'OFII est annulée en tant qu'elle applique la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail et la contribution forfaitaire prévue aux articles L. 822-2 à L. 822-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au titre de l'emploi de M. G.
Article 2 : La SARL PREM CHICKEN SPOT est déchargée de l'obligation de payer les sommes dues au titre de la contribution spéciale prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail et de la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement prévue aux articles L.822-2 à L.822-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour l'emploi de M. G.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la SARL PREM CHICKEN SPOT, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 8 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Le Griel, présidente ;
M. Jacquelin, premier conseiller ;
Mme Fabas, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 octobre 2024.
Le rapporteur,
signé
G. Jacquelin
La présidente,
signé
H. Le Griel
La greffière,
signé
H. Mofid
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour ampliation, la greffière.
N°2208878
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