Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2210457
lundi 9 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2210457 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 4ème Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 22 juillet 2022, M. D B veuve E, représentée par Me Wystup-Guilbert, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 18 février 2022 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, ensemble la décision implicite de rejet résultant du silence gardé sur son recours gracieux ;
2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la décision à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative
Elle soutient que :
- la décision de refus de titre de séjour est entachée d'un vice d'incompétence ;
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 22 avril 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête. Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.
Par une lettre du 5 novembre 2024, les parties ont été informées de ce que le tribunal était susceptible de procéder à la substitution de la base légale tirée des stipulations de l'article 10 b) de l'accord franco-tunisien à celle tirée de l'article L. 423-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Vu :
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 modifié ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le président de la formation de jugement, sur proposition de la rapporteuse publique, a dispensé cette dernière de présenter des conclusions sur cette affaire en application des dispositions de l'article R. 732-1 du code de justice administrative.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Thobaty,
- les observations de Me Oulad, représentant Mme D B qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D B veuve E, ressortissante tunisienne née le 8 mai 1941, est entrée en France le 11 septembre 2019 munie d'un visa court séjour " ascendant non à charge " valable du 20 septembre 2016 au 19 septembre 2019. Elle a déposé une demande de titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 18 février 2022, le préfet du Val-d'Oise a rejeté sa demande. Par cette requête, Mme D B veuve E demande au tribunal d'annuler la décision du 18 février 2022 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour et le rejet implicite de son recours gracieux.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
Sur les moyens communs aux décisions attaquées :
2. L'arrêté attaqué est signé par Mme F G, adjointe au directeur des migrations et de l'intégration, qui bénéficiait, à cette fin d'une délégation qui lui a été consentie par arrêté du préfet du Val-d'Oise du 21 octobre 2021 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de l'Etat dans le Val-d'Oise du même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire l'arrêté contesté manque en fait.
3. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. Toutefois, les motifs des décisions relatives au délai de départ volontaire et à l'interdiction de retour édictées le cas échéant sont indiqués ".
4. L'arrêté attaqué, qui n'a pas à contenir l'ensemble des éléments concernant la situation de la requérante, énonce les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde. Il énonce notamment que la requérante ne remplit pas les conditions de l'article L. 423-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle est entrée en France démunie du visa requis et qu'elle ne justifie pas être à la charge de ses enfants français. Il précise également que la requérante ne remplit pas les conditions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle ne justifie d'aucune considération humanitaire ou motif exceptionnel justifiant une admission exceptionnelle au séjour et rappelle que l'intéressée ne peut bénéficier d'une mesure de régularisation à titre discrétionnaire dès lors qu'elle est veuve, qu'elle n'est pas dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident trois de ses filles et où elle a vécu jusque l'âge de 78 ans. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.
5. Le défaut d'examen sérieux de la demande de l'intéressée n'est pas établi.
Sur le refus de titre de séjour :
6. Aux termes de l'article L. 110-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le présent code régit, sous réserve du droit de l'Union européenne et des conventions internationales, l'entrée, le séjour et l'éloignement des étrangers en France ainsi que l'exercice du droit d'asile ". Aux termes de l'article L. 423-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, parent à charge d'un français et de son conjoint, se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans sous réserve de la production du visa de long séjour prévu au 1° de l'article L. 411-1 et de la régularité du séjour. ".
7. En ce qui concerne les ressortissants tunisiens, l'article 11 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 en matière de séjour et de travail stipule : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord./ Chaque Etat délivre notamment aux ressortissants de l'autre Etat tous titres de séjour autres que ceux visés au présent Accord, dans les conditions prévues par sa législation ". L'article 11 du même accord stipule que : " Un titre de séjour d'une durée de dix ans, ouvrant droit à l'exercice d'une activité professionnelle, est délivré de plein droit, sous réserve de la régularité du séjour sur le territoire français : b) A l'enfant tunisien d'un ressortissant français si cet enfant a moins de vingt et un ans ou s'il est à charge de ses parents, ainsi qu'aux ascendants d'un tel ressortissant et de son conjoint qui sont à sa charge ".
8. Pour refuser le droit au séjour à la requérante le préfet a examiné sa demande présentée en qualité d'ascendant à charge d'un ressortissant français au regard de l'article L. 314-11 2° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'a rejetée au double motif tiré, d'une part, qu'elle ne justifiait pas d'un visa de long séjour et, d'autre part, qu'elle ne justifiait pas être à la charge de parents de nationalité française.
9. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.
10. La décision de refus de délivrance de titre de séjour " ascendant à charge " contestée trouve son fondement légal dans les stipulations de l'article 10 b) de l'accord franco-tunisien, qui peuvent être substituées aux dispositions de l'article L. 423-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ne sont pas applicables aux ressortissants tunisiens, dès lors, d'une part, que ces dispositions sont équivalentes au regard des garanties qu'elles prévoient et, d'autre part, que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'un ou l'autre de ces deux textes.
11. Si Mme B veuve E soutient qu'elle est prise en charge par un de ses petits-fils de nationalité française dont elle n'énonce pas le nom, il ne ressort pas des pièces du dossier que ce dernier ait avant leur arrivée en France subvenu même en partie à ses besoins ou qu'il assure effectivement sa prise en charge.
12. En outre, il résulte des stipulations précitées de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988, que la délivrance d'une carte de résident de dix ans est subordonnée à la régularité du séjour. En l'espèce, Mme B veuve E, qui réside en situation irrégulière en France, ne remplit pas la condition de régularité du séjour.
13. Il y a donc lieu de procéder à cette substitution de base légale. Par suite, les moyens tirés de ce que le préfet a commis une erreur de droit en lui appliquant la condition d'obtention d'un visa de long séjour exigée à l'article L. 423-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de ce qu'il a méconnu l'article 11 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 doivent être écartés.
14. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ".
15. Mme B veuve E, se prévaut de sa présence en France depuis septembre 2019 du fait de son maintien irrégulier à l'expiration de son visa de court séjour, du fait qu'elle est veuve et que six de ses enfants résident en France et de ce qu'elle souffre de plusieurs pathologies. Cependant, il ressort des pièces du dossier qu'elle n'établit pas être prise en charge par un de ses petits-fils, que 3 de ses filles résident en Tunisie où elle a vécu jusqu'à l'âge de 78 ans. Dans ces conditions, les mesures attaquées ne portent pas une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et ne méconnaissaient pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Ces circonstances ne sont pas de nature à caractériser l'existence d'un motif exceptionnel ou de circonstances humanitaires, propres à justifier une admission exceptionnelle au séjour au regard des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui n'ont, par suite, pas été méconnues.
16. Il résulte de ce qui précède que Mme B veuve E n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 18 février 2022 du préfet du Val-d'Oise. Ses conclusions à fin d'annulation doivent donc être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme B veuve E est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B veuve E et au préfet du Val-d'Oise.
Délibéré après l'audience du 14 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Thobaty, président,
M. Bourragué, premier conseiller,
Mme Goudenèche, conseillère,
Assistés de Mme Nimax, greffière.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 décembre 2024.
Le président-rapporteur
signé
G. Thobaty
L'assesseur le plus ancien,
signé
S. BourraguéLa greffière,
signé
S. Nimax
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2210457