Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2213229

vendredi 6 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2213229
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise, statuant en plein contentieux, a rejeté la requête de M. et Mme B comme irrecevable pour cause de tardiveté. Les requérants contestaient des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux pour 2014 et 2015, issues d'un examen contradictoire de leur situation fiscale personnelle. Le tribunal a jugé que le délai de recours de deux mois prévu à l'article R. 199-1 du livre des procédures fiscales court à compter de la notification de la décision de l'administration au contribuable lui-même, à son domicile réel, et non à son mandataire. En l'espèce, la notification de la décision rejetant leur réclamation ayant été faite à leur domicile le 19 novembre 2020, leur requête enregistrée le 22 septembre 2022 était hors délai.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 22 septembre 2022, 20 septembre 2024 et 8 octobre 2024 M. et Mme A B, représentés par Me Tabi, avocat, demandent au Tribunal :

1°) de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux auxquelles ils ont été assujettis au titre des années 2014 et 2015 ainsi que des pénalités correspondantes ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. et Mme B soutiennent que :

- leur requête est recevable dès lors que, sur les trois réclamations qu'ils ont adressées à l'administration les 6 février 2020, 31 décembre 2020 et 3 décembre 2021, la deuxième réclamation est restée sans réponse, et que le délai de recours contentieux n'a donc pas expiré ;

- l'administration ne leur a pas communiqué les éléments obtenus de tiers, en méconnaissance de l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales ;

- ils ont été privés de la garantie d'avoir avec le vérificateur un débat oral et contradictoire, entachant de ce fait la procédure d'irrégularité.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 mai 2023, le directeur départemental des finances publiques du Val-d'Oise fait valoir :

- que la requête n'est pas recevable comme ayant été présentée hors délai, en méconnaissance de l'article R. 199-1 du livre des procédures fiscales ;

- que les moyens invoqués par M. et Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Schneider, première conseillère ;

- les conclusions de M. Villette, rapporteur public ;

- et les observations de Me Tabi.

Une noté en délibéré a été produite par M. et Mme B, représentés par Me Tabi, et enregistrée le 19 octobre 2024. Elle n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme B ont fait l'objet d'un examen contradictoire de leur situation fiscale personnelle au titre des années 2014 et 2015, à l'issue duquel des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux assorties de pénalités leur ont été notifiées par une proposition de rectification du 24 juillet 2017. M. et Mme B ont présenté trois réclamations à l'administration fiscale les 6 février 2020, 31 décembre 2020 et 3 décembre 2021. La première et la dernière réclamation ont été rejetées par le service les 19 novembre 2020 et 18 juillet 2022. Par la présente requête, M. et Mme B demandent la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux auxquelles ils ont été assujettis au titre des années 2014 et 2015 et des pénalités correspondantes.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le directeur départemental des finances publiques du Val-d'Oise :

2. Aux termes de l'article R. 190-1 du livre des procédures fiscales, dans sa version applicable au litige : " Le contribuable qui désire contester tout ou partie d'un impôt qui le concerne doit d'abord adresser une réclamation au service territorial, selon le cas, de la direction générale des finances publiques ou de la direction générale des douanes et droits indirects dont dépend le lieu de l'imposition () ". Aux termes de l'article R. 198-10 du même livre : " La direction générale des finances publiques ou la direction générales des douanes et droits indirects, selon le cas, statue sur les réclamations dans le délai de six mois suivant la date de leur présentation () Les décisions de l'administration sont notifiées dans les mêmes conditions que celles prévues pour les notifications faites au cours de la procédure devant le tribunal administratif. ". Aux termes de l'article R. 431-1 du code de justice administrative : " Lorsqu'une partie est représentée devant le tribunal administratif () par un des mandataires mentionnés à l'article R. 431-2, les actes de procédure, à l'exception de la notification de la décision prévue aux articles R. 751-3 et suivants, ne sont accomplis qu'à l'égard de ce mandataire. ". Aux termes de l'article R. 751-3 du même code : " Sauf disposition contraire, les décisions sont notifiées le même jour à toutes les parties en cause et adressées à leur domicile réel, par lettre recommandée avec demande d'avis de réception () ". Aux termes de l'article R. 199-1 du livre des procédures fiscales : " L'action doit être introduite devant le tribunal compétent dans le délai de deux mois à partir du jour de la réception de l'avis par lequel l'administration notifie au contribuable la décision prise sur sa réclamation () ".

3. En indiquant que les décisions par lesquelles l'administration statue sur une réclamation sont notifiées dans les mêmes conditions que celles prévues pour les notifications faites au cours de la procédure devant le tribunal administratif, l'article R. 198-10 du livre des procédures fiscales a entendu renvoyer aux dispositions qui régissent la notification des décisions clôturant l'instance. Il suit de là que le délai de recours devant le tribunal administratif court à compter du jour où la notification de la décision de l'administration statuant sur la réclamation du contribuable a été faite au contribuable lui-même, à son domicile réel, alors même que cette réclamation aurait été présentée par l'intermédiaire d'un mandataire au nombre de ceux mentionnés à l'article R. 431-2 du code de justice administrative. La circonstance que le contribuable aurait non seulement mandaté un conseil pour le représenter, mais aussi fait élection de domicile en son cabinet, est sans incidence sur l'application de cette règle.

4. Il résulte de l'instruction que la décision de rejet en date du 18 juillet 2022 a été adressée au cabinet de Me Tabi et non au domicile réel des contribuables par l'administration fiscale. Cette notification n'a donc pas été de nature à faire courir le délai de recours contentieux. Par suite, la requête de M. et Mme B, enregistrée le 22 septembre 2022, est recevable.

Sur les conclusions aux fins de décharge et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête :

5. Aux termes du dernier alinéa de l'article L. 10 du livre des procédures fiscales : " Les dispositions contenues dans la charte des droits et obligations du contribuable vérifié mentionnée au troisième alinéa de l'article L. 47 sont opposables à l'administration. ".

6. La possibilité pour un contribuable de s'adresser, dans les conditions édictées par la charte du contribuable vérifié, au supérieur hiérarchique du vérificateur puis à l'interlocuteur départemental ou régional constitue une garantie substantielle ouverte à l'intéressé à deux moments distincts de la procédure d'imposition, en premier lieu, au cours de la vérification et avant l'envoi de la proposition de rectification, pour ce qui a trait aux difficultés affectant le déroulement des opérations de contrôle, et, en second lieu, après la réponse faite par l'administration fiscale aux observations du contribuable sur cette proposition, pour ce qui a trait au bien-fondé des rectifications envisagées. À ce second moment, cette garantie consiste pour le contribuable à pouvoir, avant la mise en recouvrement, saisir le supérieur hiérarchique du vérificateur et, le cas échéant, l'interlocuteur départemental de divergences subsistant au sujet du bien-fondé des rectifications envisagées, et non à poursuivre avec ces derniers un dialogue contradictoire de même nature que celui qui s'est achevé avec la notification de la réponse aux observations du contribuable.

7. Il résulte de l'instruction que M. et Mme B ont adressé à l'administration, au moyen d'une lettre recommandée avec demande d'avis de réception en date du 21 août 2019, une demande d'entretien avec le supérieur hiérarchique du vérificateur après la réponse faite par l'administration fiscale à leurs observations, datée du 12 octobre 2017. Cette demande était motivée par " un désaccord persistant " faisant suite à la présentation par les contribuables de leurs observations et au rejet de ces dernières par le service. Les requérants établissent, par la production d'une capture d'écran du site internet de La Poste dédié au suivi du courrier, avoir adressé leur courrier recommandé à l'administration le 22 août 2019, et la distribution de ce courrier avoir été effectuée le 26 août 2019. La demande d'entretien avec le supérieur hiérarchique, intervenue avant la réponse aux observations du contribuable et avant la mise en recouvrement des impositions en date du 30 novembre 2019, est donc régulière. Dans ces conditions, M. et Mme B sont fondés à soutenir qu'ils ont été privés de la possibilité de faire appel, à l'issue de la réponse aux observations du contribuable, au supérieur hiérarchique du vérificateur, garantie substantielle prévue par la charte du contribuable vérifié. Dès lors, les impositions supplémentaires établies par le service l'ont été à l'issue d'une procédure irrégulière. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 10 du livre des procédures fiscales doit être accueilli.

8. Il résulte de ce qui précède que M. et Mme B sont fondés à demander la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux auxquelles ils ont été assujettis au titre des années 2014 et 2015, ainsi que des pénalités correspondantes.

Sur les frais d'instance :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à M. et Mme B de la somme de 1 500 (mille-cinq-cents) euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : M. et Mme B sont déchargés des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux auxquelles ils ont été assujettis au titre des années 2014 et 2015, ainsi que des pénalités correspondantes.

Article 2 : L'État versera à M. et Mme B une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. et Mme B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. et Mme A B et au directeur départemental des finances publiques du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Kelfani, président, Mme Schneider, première conseillère, et Mme Bergantz, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2024.

La rapporteure,

signé

S. SCHNEIDER

Le président,

signé

K. KELFANI

Le greffier,

signé

D. HAUDE

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.