Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2215726

vendredi 11 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2215726
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a rejeté la demande de l'EURL KEYZIT LABELS, qui contestait des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés et des rappels de TVA pour 2017-2018. Le moyen tiré de la forclusion de la créance fiscale, fondé sur l'article L. 622-24 du code de commerce, a été jugé inopérant car il concerne le recouvrement et non l'assiette de l'impôt. Sur le fond, la société n'a pas apporté la preuve que les frais de déplacement, les factures intra-groupe et les achats de matériel informatique constituaient des charges déductibles ou des immobilisations amortissables conformément à l'article 39 du code général des impôts. La requête a donc été rejetée dans son intégralité.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 17 novembre 2022 et 28 septembre 2023, l'EURL KEYZIT LABELS, représentée par Me Ohana, avocat, demande au Tribunal :

1°) de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre des années 2017 et 2018 et des rappels de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été réclamés pour la période du 1er janvier 2017 au 31 décembre 2018, et des rappels de taxe sur la valeur ajoutée ainsi que des pénalités correspondantes ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société KEYZIT LABELS soutient que :

- l'administration fiscale était forclose pour mettre les impositions litigieuses en recouvrement à la date du 15 avril 2022, dès lors qu'en application de l'article L. 622-24 du code de commerce, elle était tenue d'émettre un avis de recouvrement avant le 10 mai 2021, date à laquelle le mandataire judiciaire a déposé son compte rendu de fin de mission ;

- les frais de déplacements sont justifiés ;

- les factures correspondant à des prestations effectuées par d'autres sociétés du groupe KEYZIT concernent des dépenses engagées dans l'intérêt direct de l'entreprise ;

- les achats de matériel informatique de la marque Apple effectués en 2017 constituent en réalité des immobilisations de sorte qu'elle pouvait en déduire les amortissements ; elle se prévaut à cet égard de la doctrine fiscale référencée BOI-BIC-AMT-10-50-30 n° 40 du 2 août 2017.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 20 juin 2023 et 12 avril 2024, le directeur départemental des finances publiques du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Le directeur départemental des finances publiques du Val-d'Oise fait valoir que :

- le moyen tiré de la forclusion de la créance fiscale, qui a trait à la mise en œuvre de règles propres à la procédure de redressement judiciaire, ne ressortit pas de la compétence du juge administratif ;

- les autres moyens invoqués par la société requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de commerce ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bergantz, conseillère ;

- et les conclusions de M. Villette, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La société KEYZIT LABELS, qui exerce sous la dénomination " Playlist Repeat Music " une activité de production dans le domaine artistique, a fait l'objet d'une vérification de comptabilité concernant l'impôt sur les sociétés pour la période du 16 juin 2015 au 31 décembre 2018 et la taxe sur la valeur ajoutée pour la période du 1er janvier 2016 au 30 juin 2019. A l'issue de ce contrôle, le service lui a notifié, par une proposition de rectification du 12 mars 2021, des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés au titre des années 2017 et 2018 selon la procédure de taxation d'office prévue au 2° de l'article L. 66 du livre des procédures fiscales et des rappels de taxe sur la valeur ajoutée pour la même période selon la procédure de rectification contradictoire. Par une décision du 22 septembre 2022, l'administration fiscale a admis partiellement la réclamation préalable de la société KEYZIT LABELS. Cette dernière demande au Tribunal de prononcer la décharge des impositions restant à sa charge, en droits et pénalités.

Sur les conclusions à fin de décharge :

En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 622-24 du code de commerce :

2. La société requérante soutient que l'administration fiscale était forclose pour mettre en recouvrement les impositions litigieuses à la date du 15 avril 2022, dès lors que l'article L. 622-24 du code de commerce lui imposait d'y procéder avant le dépôt au greffe du compte rendu de fin de mission par le mandataire judiciaire, lequel est intervenu le 10 mai 2021. Toutefois, un tel moyen relatif à la prescription du recouvrement est inopérant s'agissant d'un litige relatif à l'assiette de l'imposition.

En ce qui concerne le bien-fondé des impositions litigieuses :

3. Aux termes de l'article 39 du code général des impôts : " 1. Le bénéfice net est établi sous déduction de toutes charges, celles-ci comprenant, sous réserve des dispositions du 5, notamment : / 1° Les frais généraux de toute nature () 2° () les amortissements réellement effectués par l'entreprise, dans la limite de ceux qui sont généralement admis d'après les usages de chaque nature d'industrie, de commerce ou d'exploitation et compte tenu des dispositions de l'article 39 A, sous réserve des dispositions de l'article 39 B. () 5. Sont également déductibles les dépenses suivantes : / a. Les rémunérations directes et indirectes, y compris les remboursements de frais versés aux personnes les mieux rémunérées ; / b. Les frais de voyage et de déplacements exposés par ces personnes () Les dépenses ci-dessus énumérées peuvent également être réintégrées dans les bénéfices imposables dans la mesure où elles sont excessives et où la preuve n'a pas été apportée qu'elles ont été engagées dans l'intérêt direct de l'entreprise () ".

4. En vertu des règles gouvernant l'attribution de la charge de la preuve devant le juge administratif, applicables sauf loi contraire, s'il incombe, en principe, à chaque partie d'établir les faits qu'elle invoque au soutien de ses prétentions, les éléments de preuve qu'une partie est seule en mesure de détenir ne sauraient être réclamés qu'à celle-ci. Il appartient, dès lors, au contribuable de justifier tant du montant des charges qu'il entend, en application du 1. de l'article 39 du code général des impôts précité, déduire du bénéfice net défini à l'article 38 du même code que de la correction de leur inscription en comptabilité, c'est-à-dire du principe même de leur déductibilité. Le contribuable apporte cette justification par la production de tous éléments suffisamment précis portant sur la nature de la charge en cause, ainsi que sur l'existence et la valeur de la contrepartie qu'il en a retirée. Dans l'hypothèse où le contribuable s'acquitte de cette obligation, il incombe ensuite au service, s'il s'y croit fondé, d'apporter la preuve de ce que la charge en cause n'est pas déductible par nature, qu'elle est dépourvue de contrepartie, qu'elle a une contrepartie dépourvue d'intérêt pour le contribuable ou que la rémunération de cette contrepartie est excessive.

5. En vertu de ces principes, lorsqu'une entreprise a déduit en charges une dépense réellement supportée, conformément à une facture régulière relative à un achat de prestations ou de biens dont la déductibilité par nature n'est pas contestée par l'administration, celle-ci peut demander à l'entreprise qu'elle lui fournisse tous éléments d'information en sa possession susceptibles de justifier la réalité et la valeur des prestations ou biens ainsi acquis. La seule circonstance que l'entreprise n'aurait pas suffisamment répondu à ces demandes d'explication ne saurait suffire à fonder en droit la réintégration de la dépense litigieuse, l'administration devant alors fournir devant le juge tous éléments de nature à étayer sa contestation du caractère déductible de la dépense. Le juge de l'impôt doit apprécier la valeur des explications qui lui sont respectivement fournies par le contribuable et par l'administration.

6. Il résulte de l'instruction, notamment de la proposition de rectification du 12 mars 2021, que le service vérificateur a remise en cause la déductibilité en charges de certaines sommes portées en comptabilité aux motifs que celles-ci n'étaient appuyées d'aucun justificatif, pour des montants de 238 444 euros au titre de 2017 et 142 056 euros au titre de 2018. A la suite de dégrèvements intervenus avant l'instance, demeurent en litige des charges non justifiées pour des montant de 197 843 euros pour 2017 et 132 514 euros pour 2018.

7. La société KEYZIT LABELS soutient que les sommes de 17 094,77 euros au titre de 2017 et 5 312,80 euros au titre de 2018 correspondent à des frais de déplacements engagés dans l'intérêt de l'entreprise. Toutefois, le tableau établi par ses soins qu'elle produit ne permet pas de l'établir. Dans ces conditions, c'est à bon droit que ces sommes ont été réintégrées aux résultats imposables des exercices 2017 et 2018.

8. La société requérante soutient que la somme de 158 597,79 euros, déduite en charges en 2017, correspond à des prestations réalisées par les sociétés Keyzit Bénin, Keyzit Canada, Keyzit Côte d'Ivoire, Keyzit Mali, Keyzit Sénégal, Keyzit Togo. Elle produit à ce titre des factures rectificatives émises par ces sociétés. Toutefois, d'une part, ainsi que le relève le service, les " conventions de démarchage " produites par la société KEYZIT LABELS, qui la lie à Keyzit Mali, Keyzit Togo et Keyzit Sénégal, sont rédigées en des termes identiques et succincts. D'autre part, elle ne verse aucun contrat la liant aux autres sociétés du groupe Keyzit. Elle n'apporte aucun autre élément de nature à établir la réalité des prestations de " démarchage artistique " qui auraient été fournies par ces sociétés. Dès lors, c'est à bon droit que l'administration fiscale a remis en cause la déductibilité de cette somme et l'a réintégrée aux résultats.

9. La société KEYZIT LABELS soutient enfin que les achats de matériel informatique de la marque " Apple " au titre de l'exercice 2017 ont été comptabilisés par erreur en charges alors qu'ils constituent en réalité des immobilisations dont les amortissements pouvaient être déduits. Toutefois, il résulte des dispositions précitées du 2° du 1. de l'article 39 du code général des impôts que ne peuvent être déduits du bénéfice imposable que les amortissements qui ont été effectivement inscrits dans les écritures comptables à la clôture de chacun des exercices concernés. Par suite, la société requérante n'est pas fondée à demander la déduction de tels amortissements non comptabilisés sur le terrain de la loi fiscale. Elle ne peut davantage utilement se prévaloir de l'instruction administrative référencée BOI-BIC-AMT-10-50-30 n° 40 qui permet seulement à l'entreprise qui a à tort passé en frais généraux des éléments qu'elle aurait dû immobiliser en tant qu'actifs de pratiquer un amortissement dans les conditions de droit commun au titre des seuls exercices postérieurs à la régularisation de ses écritures comptables par l'inscription à l'actif des éléments dont il s'agit mais n'autorise pas à déduire, au titre des exercices auxquels se rapportent les rectifications, les amortissements qui n'ont pas été effectivement pratiqués au cours de ces exercices.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin de décharge présentées par la société KEYZIT LABELS doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une quelconque somme soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance. Les conclusions présentées à ce titre par l'EURL KEYZIT LABELS doivent, dès lors, être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de la société KEYZIT LABELS est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société KEYZIT LABELS et au directeur départemental des finances publiques du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Kelfani, président, Mme Schneider, première conseillère, et Mme Bergantz, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 octobre 2024.

La rapporteuse,

signé

A. BERGANTZ

Le président,

signé

K. KELFANI

Le greffier,

signé

D. HAUDE

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2215726