Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2309703
mardi 16 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2309703 |
| Type | Décision |
| Recours | Exécution d'un jugement |
| Publication | C |
| Formation | 8ème Chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 13 juillet 2023 et 22 janvier 2024, M. C D, représenté par Me Meurou, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 3 juillet 2023 par lequel le préfet du Val-d'Oise lui a retiré sa carte de séjour pluriannuelle ;
2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans le même délai et sous la même astreinte et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'intervalle ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'arrêté en litige a été pris par une autorité incompétente ;
- il est insuffisamment motivé et entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation personnelle ;
- il est entaché de plusieurs erreurs de fait tenant à sa date et ses conditions d'arrivée en France, ses conditions de séjour en France, ses attaches familiales dans son pays d'origine, ses attaches familiales en France et ses études ;
- il est entaché d'un détournement de pouvoir ;
- il méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
- il méconnait l'article 6-1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 décembre 2023, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Cuisinier-Heissler, rapporteure,
- et les observations de Me Gabory substituant Me Meurou et représentant M. D.
Considérant ce qui suit :
1. M. C D, ressortissant malien, né le 29 octobre 1997, est entré régulièrement en France le 18 février 2017, dans le cadre du regroupement familial et a été mis en possession d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale " valable du 8 novembre 2019 au 7 novembre 2023. Par un arrêté du 3 juillet 2023 dont l'intéressé demande l'annulation, le préfet du Val-d'Oise lui a retiré sa carte de séjour pluriannuelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté portant retrait du titre de séjour :
2. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par M. F A, préfet du Val-d'Oise, régulièrement nommé par décret du 9 mars 2022 publié au journal officiel du 10 mars 2022. Dès lors, le moyen tiré de ce que le signataire de l'acte n'était pas compétent en l'absence de délégation de signature doit être écarté.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; " L'article L. 211-5 du même code dispose que " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. "
4. L'arrêté du 3 juillet 2023 par lequel le préfet du Val-d'Oise a retiré à M. D sa carte de séjour pluriannuelle mentionne le décret n°96-1088 du 9 décembre 1996 portant publication de la convention entre le gouvernement de la république française et le gouvernement de la république du Mali sur la circulation et le séjour des personnes signée à Bamako le 26 septembre 1994 et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur le fondement desquels il a été pris, et vise les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il précise également les circonstances relatives à la situation personnelle et familiale du requérant, et notamment que le 1er juillet 2023, à la suite d'un signalement sur la plateforme Pharos, M. D a été interpelé par les services de police et placé en détention provisoire pour des faits de " divulgation d'information personnelle permettant d'identifier ou de localiser une personne dépositaire de l'autorité publique et exposant à un risque direct d'atteinte à la personne et aux biens, menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique, menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens à l'encontre de l'entourage d'un dépositaire de l'autorité publique - personne vivant à son domicile, conjoint, ascendants ou descendant, fait commis les 28 juin à Beaumont sur Oise ". Il mentionne, en outre, que M. D a notamment écrit " #Nantterre " Regarder comment qu'il détruite toute une famille un fils unique en plus putain il mérite le peine de mort de fils de pute de fdp mettre le feu au commissariat mettre le feu dans sa maison et puis voila dire qu'en 2023 ils continuent de nous tuer encor " et "I faut trouver ça l'adresse et après iI faut faire soter ça maison à se fdp [-] aller brûler sa campagne les gars ". La décision ajoute que " dans un grave contexte de violences urbaines, ces propos ont été publiés sur les réseaux sociaux, dont l'effet amplificateur a nécessairement accru les risques de violences pouvant être commis à l'égard de la famille du fonctionnaire de police, laquelle a, au demeurant, dû être placée sous protection policière en raison des menaces de mort dont elle a fait l'objet ". Ainsi, cet arrêté, qui n'avait pas à faire état de l'ensemble des éléments caractérisant la situation de l'intéressé, comporte un énoncé suffisamment précis des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivé au regard des exigences des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision portant retrait de titre de séjour doit être écarté.
5. En troisième lieu, il ne ressort ni de la motivation de l'arrêté attaqué, ni d'aucune autre pièce du dossier, que le préfet du Val-d'Oise n'aurait pas, avant de prendre l'arrêté contesté, procédé à un examen particulier et complet de la situation de M. C D au regard des éléments qui avaient été portés à sa connaissance. Par suite, le moyen doit être écarté.
6. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'arrêté contesté serait entaché d'erreurs de faits dès lors qu'il mentionne avec exactitude la date de naissance de M. D, sa date d'entrée en France le 18 février 2017 dans le cadre d'un regroupement familial et la présence de ses parents et de son frère sur le territoire français. Par suite le moyen doit être écarté.
7. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être retirée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ". Aux termes de l'article L. 423-23 du même code : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. " Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".
8. Pour retirer à M. D son titre de séjour, le préfet du Val-d'Oise s'est fondé sur le motif tiré de ce que la présence de l'intéressé représentait une menace pour l'ordre public. Il ressort à cet égard des pièces du dossier et n'est au demeurant pas contesté par l'intéressé, que M. D s'est rendu coupable de faits de divulgation d'informations personnelles permettant d'identifier ou de localiser une personne dépositaire de l'autorité publique et exposant à un risque direct d'atteinte à la personne et aux biens, ainsi que pour des faits de menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique, faits commis le 28 juin 2023. L'intéressé a reconnu être l'auteur de tweets publiés le 28 juin 2023 appelant à commettre des violences à l'encontre du fonctionnaire de police présent lors du contrôle routier du 27 juin 2023 qui a précédé le décès du jeune B E à Nanterre et avoir participé à la divulgation de l'identité de ce fonctionnaire ainsi que son lieu de résidence. Il a été condamné à une peine de dix mois d'emprisonnement pour ces faits par le tribunal judiciaire de Pontoise par jugement du 4 juillet 2023. Au regard de la gravité et de la nature des faits reprochés, M. D représente une menace pour l'ordre public sur le territoire français, quand bien même il était jusqu'alors inconnu des services de police et sans qu'y fasse obstacle le fait qu'il poursuit des études en France. M. D entré en France en 2017, à l'âge de 19 ans, dans le cadre du regroupement familial à la suite du décès de sa mère, fait valoir qu'il a obtenu son baccalauréat en France et qu'il poursuit actuellement ses études en classe de BTS, en alternance au sein d'une enseigne de distribution. Il se prévaut de son état de santé qui nécessiterait un traitement dont il ne pourrait bénéficier dans son pays d'origine, de l'absence de famille dans son pays d'origine et de la présence sur le territoire national de son père et sa belle-mère ainsi que de ses frères et de ses oncles, en situation régulière et avec lesquels il entretient des liens étroits. Cependant, d'une part, il ressort des pièces du dossier qu'il est âgé de 24 ans à la date de l'arrêté attaqué, qu'il est célibataire et sans enfant et qu'il a vécu la majeure partie de sa vie dans son pays d'origine, le Mali, dans lequel il n'établit pas qu'il serait isolé, ni qu'il ne disposerait plus d'attaches, et d'autre part, il ne verse aucune pièce probante de nature à établir être atteint d'une pathologie dont le défaut de traitement entrainerait des conséquences d'une exceptionnelle gravité et dont il ne pourrait pas bénéficier dans son pays d'origine. Dans ces conditions, eu égard à la gravité des faits reprochés à l'intéressé, la décision litigieuse ne méconnait pas l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et ne porte pas au droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au but de préservation de l'ordre public en vue duquel elle a été édictée. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit dès lors être écarté. Pour les mêmes motifs, la décision attaquée n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de M. D.
9. En sixième lieu, aux termes de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial, établi par la loi, qui décidera, soit des contestations sur ses droits et obligations de caractère civil, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle () "
10. Les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, relatives au droit à un procès équitable en matière civile ou pénale, ne peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir porté contre une mesure de police administrative spéciale relative à l'éloignement d'un étranger du territoire français. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut être qu'écarté.
11. En dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'arrêté contesté serait entaché d'un détournement de pouvoir. Par suite le moyen ne peut qu'être écarté.
12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. D tendant à l'annulation de l'arrêté contesté doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles relatives aux fins d'injonction sous astreinte.
Sur les frais liés au litige :
13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, le versement d'une somme au titre des frais exposés par M. D et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. D est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et au préfet du Val-d'Oise.
Délibéré après l'audience du 13 mars 2024, à laquelle siégeaient :
M. Dussuet, président,
Mme Saïh, première conseillère,
Mme Cuisinier-Heissler, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 avril 2024.
La rapporteure,
S. Cuisinier-HeisslerLe président,
J-P. DussuetLa greffière,
N. Magen
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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