Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2400607

mardi 11 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2400607
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a examiné la requête de Mme B, ressortissante sri-lankaise, contestant l'arrêté du 13 novembre 2023 par lequel le préfet du Val-d'Oise a retiré son titre de séjour sur le fondement de l'article L. 432-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour infraction à la réglementation du travail. La requérante invoquait notamment une motivation insuffisante, une erreur de droit, un caractère disproportionné de la sanction, et une méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. Le tribunal a rejeté la requête, considérant que la décision était suffisamment motivée et que le préfet n'avait pas commis d'erreur manifeste d'appréciation, la sanction étant proportionnée aux faits reprochés et ne portant pas une atteinte excessive au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressée.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 16 janvier 2024 et 7 janvier 2025, Mme A C épouse B, représentée par Me Camus, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 13 novembre 2023 par lequel le préfet du Val-d'Oise a procédé au retrait de son titre de séjour ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui restituer sa carte de séjour pluriannuelle et de la rétablir dans tous ses droits, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et ce, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de réexaminer sa situation administrative et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que le préfet s'est cru en situation de compétence liée ;

- la sanction de retrait prononcée en application de l'article L. 432-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est disproportionnée ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 décembre 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 500 euros soit mise à la charge de Mme B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Saïh, rapporteure ;

- et les observations de Me Camus, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante sri-lankaise née le 8 mars 1978, est entrée sur le territoire français le 15 décembre 2011 et a été mise en possession d'une carte de séjour valable du 22 décembre 2022 au 21 décembre 2024. Par un arrêté en date du 13 novembre 2023, dont l'intéressée demande l'annulation, le préfet du Val-d'Oise a procédé au retrait de ce titre de séjour.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 432-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut être retirée à tout employeur, titulaire d'une telle carte, en infraction avec l'article L. 8251-1 du code du travail ainsi qu'à tout étranger qui méconnaît les dispositions de l'article L. 5221-5 du même code ou qui exerce une activité professionnelle non salariée sans en avoir l'autorisation. ". L'article L. 8251-1 du code du travail dispose que : " Nul ne peut, directement ou par personne interposée, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. / Il est également interdit à toute personne d'engager ou de conserver à son service un étranger dans une catégorie professionnelle, une profession ou une zone géographique autres que celles qui sont mentionnées, le cas échéant, sur le titre prévu au premier alinéa. ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui () ".

4. La sanction prévue à l'article L. 432-7 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile a pour effet, sauf lorsqu'elle n'est pas assortie d'une obligation de quitter le territoire français et s'accompagne de la délivrance d'un autre titre de séjour, de mettre fin au droit au séjour de l'étranger concerné. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales peut être utilement invoqué à l'appui d'un recours dirigé contre une telle sanction.

5. En l'espèce, si l'arrêté attaqué du 13 novembre 2023 portant retrait de la carte de séjour pluriannuelle de Mme B n'est pas assorti d'une obligation de quitter le territoire français, il n'est pas non plus accompagné de la délivrance d'un autre titre de séjour. Par suite, Mme B peut utilement invoquer la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. A la date de la sanction litigieuse, Mme B résidait depuis plus de dix ans en France sous couvert d'un titre de séjour depuis l'année 2014. Il est constant qu'elle est mariée depuis le 31 octobre 2014 à un compatriote titulaire d'une carte de résident valable du 4 novembre 2013 au 3 novembre 2023, et avec lequel elle a eu trois enfants nés en 2012, en 2014 et en 2016, lesquels sont scolarisés en France. En outre, la requérante justifie d'une activité professionnelle étant présidente de trois sociétés. A cet égard, s'il résulte de l'instruction que lors de l'examen des demandes de titre de séjour de deux étrangers en situation irrégulière sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ces derniers ont déclaré aux services de la préfecture du Val-d'Oise travailler au sein des sociétés dont Mme B assure la présidence, il est constant que la requérante n'avait fait l'objet d'aucune autre procédure pour travail illégal et que son comportement n'a, par ailleurs, fait l'objet d'aucun autre signalement particulier. Dans ces conditions, compte tenu de l'ancienneté et de l'intensité de la vie familiale en France de Mme B, elle est fondée à soutenir que le préfet du Val-d'Oise a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie familiale en France en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, Mme B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du préfet du Val-d'Oise du 13 novembre 2023.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que le préfet du Val-d'Oise, ou le préfet territorialement compétent, restitue à Mme B sa carte de séjour. Il y a lieu d'enjoindre à l'administration de procéder à cette restitution dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sans toutefois assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. D'une part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme B, qui n'est pas la partie perdante, la somme demandée à ce titre par le préfet du Val-d'Oise. Par suite, les conclusions formulées en ce sens doivent être rejetées.

10. D'autre part, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Val-d'Oise du 13 novembre 2023 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise, ou au préfet territorialement compétent, de restituer à Mme B sa carte de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement.

Article 3 : L'État versera à Mme B une somme de 1 000 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Les conclusions du préfet du Val-d'Oise, présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C épouse B et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 14 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

M. Bertoncini, président,

Mme Saïh, première conseillère,

M. Jacquinot, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 février 2025.

La rapporteure,

Signé

Z. Saïh

Le président,

Signé

T. Bertoncini La greffière,

Signé

N. Magen

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.