Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2400749

lundi 14 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2400749
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationPole Social (JU)

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise, statuant en formation sociale, a examiné la requête de M. et Mme A, reconnus prioritaires par la commission de médiation du droit au logement opposable, qui demandaient réparation du préjudice subi faute de relogement. Le tribunal a jugé que la carence fautive de l'État à exécuter la décision de la commission engage sa responsabilité, conformément aux articles L. 300-1 et L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation. La solution retenue est que l'État est condamné à verser une somme aux requérants pour les troubles dans leurs conditions d'existence, appréciés en fonction de la durée de la carence et de la composition du foyer.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 17 janvier 2024 et 2 septembre 2024, M et Mme A, agissant également pour leurs trois enfants mineurs E, D et F A, représentés par Me Brochard, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'État à leur payer la somme de 54 000 euros en réparation des préjudices subis du fait de leur absence de relogement, à actualiser, assortie des intérêts au taux légal capitalisés ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que Me Brochard renonce à percevoir la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.

M et Mme A soutiennent que :

- la responsabilité pour faute de l'État est engagée, dès lors que Mme A n'a reçu aucune proposition de logement, alors qu'elle a été reconnue prioritaire par la commission de médiation du droit au logement opposable du département des Hauts-de-Seine ;

- ils subissent en conséquence des troubles de toutes natures dans leurs conditions d'existence, dès lors qu'ils sont toujours dépourvus de tout logement social, que leur logement est sur-occupé, qu'il est indécent en raison de l'humidité qui y règne et qui porte atteinte à la santé des enfants et qu'il est inadapté à leur développement à leur apprentissage scolaire.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 septembre 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que le loyer du logement de la requérante n'excède pas ses capacités financières et que l'insalubrité du logement n'est pas établie ni le lien entre celle-ci et la pathologie de la requérante.

Vu :

- la décision du 24 juillet 2023, par laquelle le président du bureau de l'aide juridictionnelle, près le tribunal judiciaire de Pontoise, a accordé à Mme A l'aide juridictionnelle totale ;

- l'ordonnance du 24 mars 2022, par laquelle le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de reloger Mme A ;

- la décision, par laquelle le président du tribunal a désigné M. Baude, premier conseiller, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative ;

- la décision, par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Baude, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.

A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été prononcée en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. La commission de médiation du département des Hauts-de-Seine a, par une décision du 31 mars 2021, désigné Mme A comme prioritaire et devant être logée en urgence. Par une ordonnance du 24 mars 2022, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise, saisi par l'intéressée sur le fondement de l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation, a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine d'assurer son relogement sous astreinte de 200 euros par mois de retard à compter du 1er mai 2022. N'ayant pas reçu de proposition de logement, Mme A a saisi le préfet des Hauts-de-Seine d'une demande indemnitaire préalable par un courrier en date du 5 janvier 2023, réceptionné le 9 janvier suivant. Cette demande a été implicitement rejetée. M. et Mme A et leurs enfants demande au tribunal de condamner l'État à leur verser la somme de 54 000 euros en réparation des préjudices subis.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'État à toute personne qui () n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ".

3. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'État à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'État, qui court à l'expiration du délai de trois ou six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour provoquer une offre de logement.

En ce qui concerne la faute :

4. En premier lieu, la carence fautive de l'État à assurer le logement du bénéficiaire de la décision de la commission de médiation dans le délai imparti engage sa responsabilité à l'égard du seul demandeur, au titre des troubles dans les conditions d'existence qu'elle a entraînés pour ce dernier. Il résulte de ce qui vient d'être dit que les conclusions indemnitaires présentées par M. A et par M. et Mme A au nom de leurs enfants mineurs doivent être rejetées. Il y a lieu, en revanche, de tenir compte de cette situation familiale pour apprécier le préjudice de Mme A.

5. En deuxième lieu, la commission de médiation du département des Hauts-de-Seine a reconnu, le 31 mars 2021, le caractère urgent et prioritaire de la demande de Mme A, au motif qu'elle occupait un logement sur-occupé avec une personne mineure ou handicapée à charge. Toutefois, le préfet des Hauts-de-Seine n'a fait aucune offre de logement à Mme A dans le délai de six mois qui a suivi cette décision, soit avant le 1er octobre 2021. D'autre part, l'ordonnance du 24 mars 2022, par laquelle le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine d'assurer le logement de Mme A avant le 1er mai 2022 sous astreinte de 200 euros par mois de retard, n'a reçu aucune exécution.

6. Il résulte de ce qui précède que les carences fautives dont l'État a fait preuve dans la mise en œuvre de son obligation de relogement à l'égard de Mme A sont établies et engagent sa responsabilité à compter du 1er octobre 2021.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

7. Il résulte de l'instruction que Mme A a demandé un logement social en 2019 et occupe depuis août 2014 avec son époux et leurs trois enfants mineurs, nés en 2012 et 2020, un logement d'une superficie de 34 m², lequel est donc sur-occupé. Il résulte également de l'instruction, et notamment du rapport du bureau d'études produit par la requérante et daté du 17 novembre 2022, corroboré par les photographies versées au dossier, que l'une des pièces du logement présente, au moins depuis la date du rapport mais vraisemblablement depuis une date antérieure, des traces d'humidité de nature à créer un environnement incompatible avec la pathologie respiratoire chronique dont souffre l'un des enfants mineurs de la famille et attestée par un certificat médical daté du 8 janvier 2024. La requérante est toujours dépourvue de logement social. Elle est, dès lors, fondée à soutenir que la carence fautive de l'État, à assurer son relogement à compter du 1er octobre 2021, a entraîné des troubles dans ses conditions d'existence devant être réparés.

8. Il résulte de ce qui précède que, compte tenu des conditions de logement de Mme A qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et de la composition de son foyer, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en évaluant l'indemnisation due à la somme totale de 5 300 euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

9. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Brochard, conseil de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Brochard de la somme de 1 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : L'État est condamné à verser à Mme A la somme de 5 300 (mille trois cents) euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Article 2 : L'État versera la somme de 1 000 euros à Me Brochard, conseil de Mme A, sous réserve que Me Brochard renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. et Mme A est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C et M. B A, à Me Brochard et à la ministre du logement et de la rénovation urbaine.

Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

M. BaudeLa greffière,

Signé

C. Mas

La République mande et ordonne à la ministre du logement et de la rénovation urbaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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N°2400749