Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2400831

lundi 14 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2400831
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationPole Social (JU)

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a examiné la requête de Mme A, reconnue prioritaire pour un logement d'urgence, qui demandait réparation pour l'absence de relogement par l'État. Le tribunal a rejeté les conclusions en annulation de la décision implicite de rejet de sa demande indemnitaire, considérant que cette décision avait simplement lié le contentieux et que les vices propres étaient sans incidence. Sur le fond, la responsabilité de l'État a été engagée sur le fondement des articles L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation, en raison du défaut de proposition de logement malgré l'injonction du 20 décembre 2022. Le tribunal a condamné l'État à verser 3 125 euros à Mme A pour les troubles dans ses conditions d'existence, incluant l'inadaptation du logement à son état de santé et la promiscuité avec ses enfants.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 19 janvier 2024 et 2 juillet 2024, Mme B A, représentée par Me Battais, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision, par laquelle le préfet du Val-d'Oise a implicitement rejeté sa demande indemnitaire préalable ;

2°) de condamner l'État à lui payer la somme de 3 125 euros en réparation des préjudices subis du fait de son absence de relogement, à parfaire ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que Me Battais renonce à percevoir la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Mme A soutient que :

- la responsabilité pour faute de l'État est engagée, dès lors qu'elle n'a reçu aucune proposition de logement, alors qu'elle a été reconnue prioritaire par la commission de médiation du droit au logement opposable du département du Val-d'Oise ;

- elle subit en conséquence des troubles de toutes natures dans ses conditions d'existence, du fait qu'elle est toujours dépourvue de tout logement social et que son logement est, de par son agencement, inadapté à ses besoins et à ceux de ses deux enfants mineurs, dès lors que le chauffage au sol et la distribution de celui-ci sur deux niveaux reliés par un escalier ne sont pas compatibles avec son état de santé, que la famille est contrainte de partager la même chambre et le même lit et que cette situation nuit à l'apprentissage scolaire des enfants ;

- le mémoire en défense du préfet du Val-d'Oise méconnaît les dispositions de l'article R. 611-8-5 du code de justice administrative et le principe du contradictoire.

Par deux mémoires en défense enregistré les 7 juin 2024 et 29 juillet 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête. Il fait notamment valoir que le logement n'est pas sur-occupé et que la requérante n'a pas exprimé dans sa demande de logement social renouvelée en septembre 2021 d'exigences particulières tenant à son état de santé.

Vu :

- la décision du 15 mai 2023, par laquelle le président du bureau de l'aide juridictionnelle, près le tribunal judiciaire de Pontoise, a accordé à Mme A l'aide juridictionnelle totale ;

- l'ordonnance du 20 décembre 2022, par laquelle le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a enjoint au préfet du Val-d'Oise de reloger Mme A ;

- la décision, par laquelle le président du tribunal a désigné M. Baude, premier conseiller, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative ;

- la décision, par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Baude, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.

A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été prononcée en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. La commission de médiation du département du Val-d'Oise a, par une décision du 8 avril 2022, désigné Mme A comme prioritaire et devant être logée en urgence. Par une ordonnance du 20 décembre 2022, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise, saisi par l'intéressée sur le fondement de l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation, a enjoint au préfet du Val-d'Oise d'assurer son relogement sous astreinte de 200 euros par mois de retard à compter du 1er février 2023. N'ayant pas reçu de proposition de logement, Mme A a saisi le préfet du Val-d'Oise d'une demande indemnitaire préalable par un courrier du 2 octobre 2023 réceptionné le 6 octobre suivant. Cette demande a été implicitement rejetée. Mme A demande au tribunal de condamner l'État à lui verser la somme de 3 125 euros en réparation des préjudices subis.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision rejetant la demande indemnitaire préalable :

2. La décision contestée a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de la demande de Mme A qui, en formulant les conclusions rappelées, a donné à l'ensemble de sa requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de l'intéressé à percevoir les sommes qu'il réclame, les vices propres dont serait, le cas échéant, entachée la décision qui a lié le contentieux, sont sans incidence sur la solution du litige. Par suite, les conclusions à fin d'annulation de la décision contestée doivent être rejetées et les moyens invoqués contre cette décision sont inopérants.

Sur les conclusions tendant à ce que le mémoire du préfet du Val-d'Oise du 7 juin 2024 soit écarté des débats :

3. Aux termes de l'article R. 772-8 prévoit que : " Lorsque la requête lui est notifiée, le défendeur est tenu de communiquer au tribunal administratif l'ensemble du dossier constitué pour l'instruction de la demande tendant à l'attribution de la prestation ou de l'allocation ou à la reconnaissance du droit, objet de la requête () ".

4. D'autre part, aux termes de l'article R. 412-2 du code de justice administrative : " Lorsque les parties joignent des pièces à l'appui de leurs requêtes et mémoires, elles en établissent simultanément un inventaire détaillé. () Ces obligations sont prescrites aux parties sous peine de voir leurs pièces écartées des débats après invitation à régulariser non suivie d'effet ". Aux termes des dispositions de l'article R. 611-8-5 du même code, le défendeur transmet chaque pièce par un fichier distinct sous peine de voir ces pièces écartées des débats après invitation à régulariser non suivie d'effet.

5. Les dispositions, citées au point 4, relatives à l'établissement d'un inventaire détaillé et à la présentation des pièces adressées à la juridiction par le moyen de l'application informatique Télérecours s'appliquent à la transmission des pièces que les parties produisent à l'appui de leurs écritures. Elles n'imposent pas au défendeur qui communique au tribunal administratif, en application de l'article R. 772-8 du code de justice administrative, le dossier constitué pour l'instruction administrative de la demande du requérant d'établir un inventaire des pièces contenues dans ce dossier ni, pour sa communication au moyen de l'application Télérecours, de transmettre un fichier par pièce ou de répertorier chacune de ces pièces, au sein du fichier transmis, par un signet la désignant. Par suite, Mme A n'est pas fondée à soutenir que ce mémoire, par ailleurs soumis à la contradiction de la requérante qui a pu librement en discuter la teneur et les conclusions, y compris les références jurisprudentielles pour le cas échéant en contester l'exactitude ou l'authenticité, devait être écarté des débats.

Sur les conclusions indemnitaires :

6. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'État à toute personne qui () n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ".

7. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'État à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'État, qui court à l'expiration du délai de trois ou six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour provoquer une offre de logement. Dans le cas où le demandeur a été reconnu prioritaire au seul motif que sa demande de logement social n'a pas reçu de réponse dans le délai réglementaire, son maintien dans le logement où il réside ne peut être regardé comme entraînant des troubles dans ses conditions d'existence lui ouvrant droit à réparation que si ce logement est inadapté au regard, notamment, de ses capacités financières et de ses besoins.

En ce qui concerne la faute :

8. D'une part, la commission de médiation du département du Val-d'Oise a reconnu, le 8 avril 2022, le caractère urgent et prioritaire de la demande de Mme A, au motif qu'elle n'avait pas reçu de proposition de logement dans le délai fixé en application des dispositions de l'article L. 441-1-4 du code de la construction et de l'habitation. Toutefois, le préfet du Val-d'Oise n'a fait aucune offre de logement à Mme A dans le délai de six mois qui a suivi cette décision, soit avant le 8 octobre 2022. D'autre part, l'ordonnance du 20 décembre 2022, par laquelle le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a enjoint au préfet du Val-d'Oise d'assurer le logement de Mme A avant le 1er février 2023 sous astreinte de 200 euros par mois de retard, n'a reçu aucune exécution.

9. Il résulte de ce qui précède que les carences fautives dont l'État a fait preuve dans la mise en œuvre de son obligation de relogement à l'égard de Mme A sont établies.

10. En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

11. Il résulte de l'instruction que Mme A est en attente de l'attribution d'un logement social depuis 2018. La commission de médiation du département du Val-d'Oise a reconnu le caractère urgent et prioritaire de sa demande de logement social, au seul motif qu'elle n'avait pas reçu de proposition de logement dans le délai fixé en application des dispositions de l'article L. 441-1-4 du code de la construction et de l'habitation. Pour établir l'existence de préjudices ayant résulté des carences fautives de l'État, Mme A soutient que cette attente l'a contrainte à vivre dans un logement inadapté à sa composition familiale, soit un appartement de deux-pièces d'une surface totale de 56 m² pour une adulte et deux enfants mineurs nés en 2014 et 2019, dont tous les occupants partageraient la même chambre et le même lit. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction qu'une telle surface pour trois personnes, alors même qu'une part de cette surface serait composée d'un escalier, caractérise une situation de sur-occupation des locaux d'habitation au sens de l'article R. 822-25 du code de la construction et de l'habitation. Mme A fait également valoir que le chauffage par le sol de l'appartement est incompatible avec sa pathologie invalidante des membres inférieurs, sans toutefois établir médicalement une telle contre-indication et sans avoir exprimé dans sa demande actualisée de logement social le souhait de ne pas occuper de logement social doté de ce mode de chauffage. En revanche, une telle pathologie, dont le caractère invalidant résulte d'un certificat médical daté du 10 mars 2022, n'est pas compatible avec la distribution de l'appartement sur deux niveaux, laquelle l'oblige à emprunter un escalier pour atteindre l'unique chambre et la salle de bains. Enfin, il n'est pas établi que le retard scolaire des enfants, à le supposer avéré, serait imputable à leurs conditions de logement, la surface de celui-ci permettant d'ailleurs de l'organiser afin de préserver des conditions favorables à l'étude.

12. Il résulte de ce qui précède que le maintien de Mme A dans le logement où elle réside n'était pas adapté à son handicap et a entraîné pour elle des troubles dans ses conditions d'existence lui ouvrant droit à réparation dont il sera fait une juste appréciation en lui allouant la somme de 1 500 euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

13. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Battais, conseil de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Battais de la somme de 1 000 euros.

D É CI D E :

Article 1er : L'État est condamné à verser à Mme A la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Article 2 : L'État versera la somme de 1 000 euros à Me Battais, conseil de Mme A, sous réserve que Me Battais renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Battais et à la ministre du logement et de la rénovation urbaine.

Copie en sera adressée au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14octobre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

M. BaudeLa greffière,

Signé

C. Mas

La République mande et ordonne à la ministre du logement et de la rénovation urbaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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N°2400831