Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2401650

lundi 28 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2401650
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationPole Social (JU)

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a été saisi par Mme A, reconnue prioritaire et devant être logée en urgence par la commission de médiation du Val-d'Oise, qui demandait réparation du préjudice subi du fait de l'absence de relogement par l'État. Le tribunal a rejeté les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite de rejet de sa demande indemnitaire, celles-ci étant inopérantes dans le cadre d'un recours de plein contentieux. Sur le fond, le tribunal a jugé que la carence fautive de l'État à exécuter la décision de la commission de médiation engage sa responsabilité pour les troubles dans les conditions d'existence, en application des articles L. 300-1 et L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation. La solution retenue est une condamnation de l'État à verser une indemnité à Mme A, dont le montant est apprécié en fonction de la durée de la carence et des conditions de logement subies.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 3 février 2024 et 15 juillet 2024, Mme B A , représentée par Me Belaïdi , demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision, par laquelle le préfet du Val-d'Oise a implicitement rejeté sa demande indemnitaire ;

2°) de condamner l'État à lui payer la somme de 8 000 euros en réparation des préjudices subis du fait de son absence de relogement ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à Me Belaïdi sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Mme A soutient que :

- la responsabilité pour faute de l'État est engagée, dès lors qu'elle n'a reçu aucune proposition de logement, alors qu'elle a été reconnue prioritaire par la commission de médiation du droit au logement opposable du département du Val-d'Oise ;

- elle subit en conséquence des troubles de toutes natures dans ses conditions d'existence, dès lors qu'elle est toujours dépourvue de tout logement social, qu'elle est hébergée chez des tiers différents avec des changements fréquents de domicile et que cette situation d'errance n'est pas compatible avec la nature de son handicap et les traitements que lui impose périodiquement son état de santé.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 juin 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête. Il soutient que les troubles dans les conditions d'existence de la requérante ne sont pas établies.

Vu :

- la décision du 6 novembre 2023, par laquelle le président du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Pontoise a accordé à Mme A l'aide juridictionnelle totale ;

- l'ordonnance du 20 décembre 2022, par laquelle le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a enjoint au préfet du Val-d'Oise de reloger Mme A sous astreinte ;

- la décision, par laquelle le président du tribunal a désigné M. Baude, premier conseiller, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative ;

- la décision, par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Baude, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.

A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été prononcée en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. La commission de médiation du département du Val-d'Oise a, par une décision du 11 mars 2022, désigné Mme A comme prioritaire et devant être logée en urgence. Par une ordonnance du 20 décembre 2022, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise, saisi par l'intéressée sur le fondement de l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation, a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine d'assurer son logement sous astreinte de 100 euros par mois de retard à compter du 1er février 2023. N'ayant pas reçu de proposition de logement, Mme A a saisi le préfet du Val-d'Oise d'une demande indemnitaire préalable par un courrier du 21 octobre 2023 réceptionné le 27 octobre suivant. Cette demande ayant été implicitement rejetée, Mme A demande au tribunal de condamner l'État à lui verser la somme de 8 000 euros en réparation des préjudices subi.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite de rejet de la demande indemnitaire préalable :

2. La décision contestée a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de la demande de Mme A qui, en formulant les conclusions rappelées, a donné à l'ensemble de sa requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de l'intéressée à percevoir les sommes qu'il réclame, les vices propres dont serait, le cas échéant, entachée la décision qui a lié le contentieux, sont sans incidence sur la solution du litige. Par suite, les conclusions à fin d'annulation de la décision contestée doivent être rejetées et les moyens invoqués contre cette décision sont inopérants.

Sur les conclusions indemnitaires :

3. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'État à toute personne qui () n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ".

4. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'État à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'État, qui court à l'expiration du délai de trois ou six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour provoquer une offre de logement.

En ce qui concerne la faute :

5. La commission de médiation du département du Val-d'Oise a reconnu, le 11 mars 2022, le caractère urgent et prioritaire de la demande de Mme A, au motif qu'elle était dépourvue de logement et hébergée chez un particulier. Toutefois, le préfet du Val-d'Oise n'a fait aucune offre de logement à Mme A dans le délai de six mois qui a suivi cette décision, soit avant le 11 septembre 2022. D'autre part, l'ordonnance du 20 décembre 2022, par laquelle le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a enjoint au préfet du Val-d'Oise d'assurer le logement de Mme A avant le 1er février 2023 sous astreinte de 100 euros par mois de retard, n'a reçu aucune exécution.

6. Il résulte de ce qui précède que les carences fautives, dont l'État a fait preuve dans la mise en œuvre de son obligation de relogement à l'égard de Mme A, sont établies.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

7. Il résulte de l'instruction que Mme A attend l'attribution d'un logement social depuis novembre 2020 et que la situation qui a motivé la décision de la commission de médiation, tenant à ce qu'elle est dépourvue de logement et hébergée chez un particulier, persiste faute d'exécution de cette décision. Il résulte également de l'instruction que le handicap de la requérante implique qu'elle soit logée de plain-pied et que l'instabilité de ses conditions domiciliaires actuelles fait obstacle à ce qu'elle puisse être suivie médicalement dans des conditions optimales, eu égard notamment à la fréquence des soins auxquels elle est astreinte. Mme A est, dès lors, fondée à soutenir que la carence fautive de l'État, à assurer son logement à compter du 11 septembre 2022, a entraîné des troubles dans ses conditions d'existence devant être réparés.

8. Il résulte de ce qui précède que, compte tenu des conditions de logement de Mme A qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et de la composition de son foyer, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en évaluant l'indemnisation due à la somme totale de 900 euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

9. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Belaïdi, conseil de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Belaïdi de la somme de 1 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : L'État est condamné à verser à Mme A la somme de 900 (neuf cents) euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Article 2 : L'État versera la somme de 1 000 euros à Me Belaïdi, conseil de Mme A, sous réserve que Me Belaïdi renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Belaïdi et à la ministre du logement et de la rénovation urbaine.

Copie en sera adressée au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

M. BaudeLa greffière,

Signé

C. Mas

La République mande et ordonne à la ministre du logement et de la rénovation urbaine en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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N°2401650