Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2405341

mardi 3 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2405341
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation7ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a annulé l'arrêté du 8 mars 2024 par lequel le préfet des Yvelines refusait un titre de séjour à M. B, ressortissant algérien, et l'obligeait à quitter le territoire. La juridiction a estimé que le préfet avait commis une erreur manifeste d'appréciation en ne reconnaissant pas la résidence habituelle de M. B en France depuis plus de dix ans, condition requise par l'article 6, alinéa 1, de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 pour la délivrance d'un certificat de résidence. Le tribunal a enjoint au préfet de délivrer ce titre de séjour à M. B.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 12 avril 2024 et le 22 juillet 2024, M. A B, représenté par Me Loncle, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 8 mars 2024 par lequel le préfet des Yvelines a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre principal, de lui délivrer un certificat de résidence algérien, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations de l'article 6, alinéas 1 et 5, de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant refus de titre de séjour elle-même illégale ;

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2024, le préfet des Yvelines conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la requête est irrecevable dès lors qu'elle ne comporte pas de moyen et qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par une ordonnance en date du 8 juillet 2024, la clôture de l'instruction initialement fixée au 9 juillet 2024 a été reportée au 22 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Moinecourt, conseillère,

- et les observations de Me Loncle, représentant M. B, présent.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant algérien né le 22 avril 1972, indique être entré sur le territoire français le 27 septembre 1997. Le 16 mars 2023, il a sollicité son admission au séjour sur le fondement des stipulations de l'article 6 alinéa 1 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968. Par la présente requête, il demande au tribunal l'annulation de l'arrêté du 8 mars 2024 par lequel le préfet des Yvelines a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet des Yvelines :

2. Aux termes de l'article R. 411-1 du code de justice administrative : " La juridiction est saisie par requête. La requête indique les noms et domicile des parties. Elle contient l'exposé des faits et moyens, ainsi que l'énoncé des conclusions soumises au juge. ". Contrairement à ce que soutient le préfet des Yvelines, la requête de M. B comporte des moyens. La fin de non-recevoir opposée par le préfet des Yvelines, tirée de la méconnaissance de l'article R. 411-1 du code de justice administrative, doit par suite être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention "vie privée et familiale" est délivré de plein droit : 1) au ressortissant algérien, qui justifie par tout moyen résider en France depuis plus de dix ans ou plus de quinze ans si, au cours de cette période, il a séjourné en qualité d'étudiant ".

4. M. B, qui déclare être entré en France en 1997, se prévaut d'une résidence habituelle et continue sur le territoire national depuis plus de dix ans à la date de la décision attaquée. Il ressort toutefois des pièces du dossier que, contrairement à ce que fait valoir le préfet des Yvelines en défense, le requérant produit, pour chaque année à partir de 2012, y compris au cours des années 2013 à 2017 et 2019 au cours desquelles sa présence est particulièrement contestée par ce préfet, de nombreuses pièces de nature différente pour justifier l'ancienneté et la stabilité de sa résidence. Il produit notamment de nombreux documents médicaux nécessitant sa présence physique, des attestations de chargement de son pass Navigo en 2012, 2013, 2015, 2017 et 2018, des attestations de sa participation aux activités culturelles de l'association des travailleurs maghrébins de France de 2013 à 2022, plusieurs attestations de domicile de 2015, 2017 et 2018, formant un faisceau d'indices suffisant à démontrer qu'il réside habituellement en France depuis 2012, soit depuis plus de dix ans à la date de la décision contestée. Par suite M. B est fondé à soutenir qu'en refusant de lui délivrer le certificat de résidence sollicité, le préfet des Yvelines a fait une inexacte application des stipulations précitées du 1) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968.

5. Il résulte de ce qui précède que l'arrêté en date du 8 mars 2024 du préfet des Yvelines doit être annulé en toutes ses dispositions, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête qui n'apparaissent pas, en l'état de l'instruction de nature à justifier l'annulation de l'arrêté attaqué.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

6. Le motif d'annulation retenu par le présent jugement implique nécessairement que l'autorité compétente délivre à M. B un certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet des Yvelines, ou au préfet territorialement compétent compte-tenu du lieu de résidence de l'intéressé, de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement, et de le munir dans cette attente, dans un délai de quinze jours, d'une autorisation provisoire de séjour. A ce stade, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1 : L'arrêté du préfet des Yvelines en date du 8 mars 2024 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Yvelines, ou au préfet compétent au regard du lieu de résidence actuel de M. B, de lui délivrer un certificat de résidence algérien d'un an portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de le munir dans cette attente, dans un délai de quinze jours, d'une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Yvelines.

Délibéré après l'audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Drevon-Coblence, présidente,

Mme Fléjou, première conseillère, et

Mme Moinecourt, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2024.

La rapporteure,

signé

L. Moinecourt

La présidente,

signé

E. Drevon-CoblenceLe greffier,

signé

D. Haude

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.