Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2406911
jeudi 3 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2406911 |
| Type | Décision |
| Recours | Exécution d'un jugement |
| Publication | C |
| Formation | 3ème Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 15 mai 2024, M. A C, représenté par Me Chayé, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 19 avril 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande de titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ;
3°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de réexaminer sa situation, dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de son renoncement à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.
Il soutient que :
- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;
- il est insuffisamment motivé ;
- il est entaché d'un défaut d'examen complet de sa situation personnelle ;
- il méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il méconnaît stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 24 juillet 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 12 août 2024 à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Lusinier,
- et les observations de M. A C.
Considérant ce qui suit :
1. M. A C, ressortissant congolais (République démocratique du Congo) né le 9 septembre 1958, est entré sur le territoire français le 21 avril 2017, muni d'un visa C valable du 20 avril 2017 au 3 août 2017. Le 29 septembre 2023, il a sollicité son admission au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par la présente requête, il demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 19 avril 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de faire droit à cette demande et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours.
Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ".
3. Par la présente requête, M. A C sollicite le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu de faire droit à cette demande.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
5. En application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de refuser d'admettre au séjour un ressortissant étranger en situation irrégulière et de procéder à son éloignement d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens personnels et familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie privée et familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels ces décisions seraient prises.
6. Il ressort des pièces du dossier que M. A C, ordonné prêtre le 1er août 1985 à l'archidiocèse M en République du Congo, officie sur le territoire français depuis son arrivée en 2017, comme en témoigne, dans une attestation datée du 17 mars 2020, le père G, curé de la paroisse Saint-Paul-en-Val de Bonneval, lequel atteste que le requérant a régulièrement célébré, depuis 2017, les offices religieux, notamment à la paroisse Saint-Laurent de Cavalaire-sur-Mer. Il en est de même du père K, curé de la paroisse Notre-Dame Panetière, qui déclare, dans une attestation du 22 septembre 2020, que l'intéressé a régulièrement célébré des messes dans sa paroisse. M. A C verse également au dossier, d'une part, deux attestations datées du 8 février 2021 et du 29 juillet 2024 par lesquelles le maire de Thérouanne, M. L, fait part des nombreux services qu'il a rendus dans le cadre de sa mission diocésaine et des multiples offices religieux qu'il célèbre dans la paroisse de Thérouanne et ses environs. Il ajoute que le requérant est bien intégré et considéré par ses paroissiens. L'intéressé produit, d'autre part, une attestation établie le 19 juin 2024 par le maire de Divion, M. F, certifiant qu'en qualité de prêtre modérateur de la paroisse Saint-Jean des Monts, il assure régulièrement des offices religieux dans les édifices d'Houdain, Divion et Rebreuve Ranchicourt, ainsi que dans le doyenné de Béthune. Il ressort, par ailleurs, des pièces du dossier qu'une convention a été établie entre Monseigneur N, archevêque M et Monseigneur J, évêque d'Arras, ayant pour objet de mettre M. A C à disposition du diocèse d'Arras pour une période de quatre ans renouvelable à compter du 1er septembre 2023 afin qu'il y exerce le vicaire décannal pour le doyenné Béthune-Bruay. Dans le cadre cette convention, le requérant a été nommé modérateur de la paroisse Saint-Jean des Monts le 6 juin 2024 et administrateur de la paroisse Saints-Pierre-et-Paul en Bruaysis le 1er mai 2024, fonctions qu'il exerce toutes trois cumulativement. L'article 3 de la convention rappelle que l'intéressé s'engage à suivre les règles de vie sacerdotale exprimées par le droit canon et les statuts diocésains, qui interdisent notamment aux prêtres de se marier et d'avoir des enfants. Cette circonstance, que le préfet des Hauts-de-Seine ne pouvait pas ignorer, révèle l'atteinte au respect de la vie privée dont a fait l'objet M. A C dès lors que son statut de célibataire sans enfant a été utilisé pour justifier que soit édicté à son encontre l'arrêté attaqué. En outre, son fort investissement pour la communauté catholique ressort pleinement des vingt-cinq attestations versées au dossier, certes postérieures à la date de la décision attaquée, mais indispensables à l'examen de sa situation pour répondre au souci constant d'assurer une bonne administration de la justice. C'est ainsi, entre autres, que M. I, maire de Saint-Venant, indique que le requérant est connu pour ses activités dans les paroisses, auprès des personnes en souffrance et qu'il assure le lien social au sein des communautés qu'il côtoie. Plusieurs membres des équipes paroissiales dans lesquelles il œuvre témoignent de son engagement, notamment par la célébration de multiples offices religieux, la préparation aux mariages, aux baptêmes, la participation aux réunions. Sont aussi versées au dossier des attestations de soutien émanant de paroissiens qui assistent à ses offices ou pour lesquels il a célébré le mariage et le baptême, comme en témoignent l'acte de mariage des époux D et l'acte de baptême de leur fille, événements tous deux célébrés par M. A C en 2007 alors qu'il était missionné pour officier à l'église Saint-Joseph de Montrouge. Enfin, peuvent également être mentionnées les attestations, d'une part, du diacre de la paroisse Saints-Pierre-et-Paul en Bruaysis, M. E, indiquant que depuis le mois de septembre 2021, il célèbre avec le M. A C des mariages, des messes et participe aux réunions de la paroisse et, d'autre part, du sacristain, M. H, qui indique servir l'intéressé à la messe dominicale de l'Eglise Saint-Éloi-et-Saint-Martin. Dans ces conditions, eu égard à l'ancienneté de son séjour, à sa forte intégration dans la société française et à son engagement pour de multiples causes, M. A C est fondé à soutenir que le préfet des Hauts-de-Seine, en refusant de l'admettre au séjour et en l'obligeant à quitter le territoire français, a porté une atteinte excessive et disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et ainsi méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
7. Par suite, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, M. A C est fondé à demander l'annulation de la décision du 19 avril 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de l'admettre au séjour. Il en va de même, par voie de conséquence, de la décision du même jour portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
8. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " à M. A C, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. A ce stade, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés à l'instance :
9. M. A C est admis par la présente décision au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Chayé, avocat de M. A C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Chayé de la somme de 1 500 euros.
Par ces motifs, le tribunal décide :
Article 1er : M. A C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Les décisions du 19 avril 2024 par lesquelles le préfet des Hauts-de-Seine a refusé d'admettre M. A C au séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours sont annulées.
Article 3 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de délivrer à M. A C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Chayé renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Chayé, avocat de M. A C, la somme de 1 500 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 5 : La requête de M. A C est rejetée pour le surplus.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A C, à Me Chayé, conseil de M. A C et au préfet des Hauts-de-Seine.
Délibéré après l'audience du 19 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Oriol, présidente, Mme Cordary, première conseillère, et Mme Lusinier, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 octobre 2024.
La rapporteure,
Signé
V. LUSINIER
La présidente,
Signé
C. ORIOLLa greffière,
Signé
V. RICAUD
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour ampliation,
La greffière
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