Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2408477
mercredi 4 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2408477 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 10ème Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 12 juin 2024, M. A C B, représenté par Me Gruet, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 10 juin 2024 par lequel le préfet des Yvelines l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays d'éloignement et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de procéder au réexamen de sa situation et de le munir, dans l'attente et dès la notification du jugement à intervenir, d'une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.
Le préfet des Yvelines a produit des pièces, enregistrées le 22 août 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a décidé de dispenser le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Louvel a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant togolais né le 31 décembre 1986, serait entré en France le 20 avril 2013, selon ses déclarations. Il a présenté une demande d'asile le 7 août 2014 auprès des services de la préfecture d'Eure-et-Loir. Cette demande communiquée à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a été rejetée le 21 janvier 2015, décision confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) par une décision du 8 décembre 2015, notifiée à l'intéressé le 16 janvier 2016. Par un arrêté du 1er août 2016, le préfet d'Eure-et-Loir a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement. M. B, qui s'est néanmoins maintenu sur le territoire national, a été interpellé le 10 juin 2024 par les forces de police pour exercice illégal de la profession de transporteur public routier de marchandises. Par un arrêté du même jour, dont le requérant demande l'annulation, le préfet des Yvelines l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans.
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. À cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / - restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Et aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ".
3. La décision contestée vise le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en particulier son article L. 611-1 ainsi que les stipulations conventionnelles dont elle fait application et notamment les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Si la décision attaquée vise à tort le 3° de l'article
L. 611-1, au lieu du 1° du même article, il y est fait mention du procès-verbal d'audition consécutif à l'interpellation du requérant et la décision indique précisément les motifs justifiant l'application à M. B d'une mesure d'éloignement tenant à ce qu'il se maintient irrégulièrement sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité et qu'il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, notifiée le 2 août 2016, à laquelle il s'est soustrait. Le préfet des Yvelines y fait également état de la situation personnelle et familiale de l'intéressé. Ainsi, la décision contestée, qui fait apparaître de façon suffisamment circonstanciée les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée.
4. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, notamment de la motivation de l'arrêté attaqué, que le préfet des Yvelines a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. B avant d'obliger l'intéressé à quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen, doit être écarté.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
6. M. B soutient qu'il séjourne en France depuis 2013 et qu'il y est inséré. Toutefois, la seule circonstance que le requérant résiderait sur le territoire français depuis cette date est insuffisante en soi pour établir l'existence d'une vie privée et familiale en France. En outre, M. B, qui est célibataire et sans enfant à charge en France, ne justifie d'aucune insertion particulière à la société française, notamment professionnelle. Au contraire, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a été interpellé le 10 juin 2024 par les forces de police pour exercice illégal de la profession de transporteur public routier de marchandises. Par ailleurs, il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, notifiée le 2 août 2016, à laquelle il s'est soustrait. Par suite, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, et eu égard en particulier aux conditions de séjour de l'intéressé en France, le préfet des Yvelines, en obligeant M. B à quitter le territoire français, n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de ce dernier une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette mesure a été prise et n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, la mesure d'éloignement n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Sur la décision portant refus de délai de départ volontaire :
7. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions relatives au refus () du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. "
8. La décision contestée mentionne les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont elle fait application, notamment son article L. 612-2. Elle indique avec une précision suffisante les motifs de fait justifiant qu'aucun délai de départ volontaire n'ait été accordé au requérant, tirés notamment de ce qu'il existe un risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet, ce dernier n'envisageant pas de retourner dans son pays d'origine. Cette décision, qui fait apparaître de façon suffisamment circonstanciée les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée.
9. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet () ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () ".
10. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué, que pour refuser à M. B un délai de départ volontaire, le préfet des Yvelines a retenu qu'il existait un risque que l'intéressé se soustrait à la décision d'obligation de quitter le territoire français, dès lors qu'il avait déclaré lors de son audition par les services de police le 10 juin 2024 qu'il n'envisageait pas de retourner au Togo et qu'il s'était soustrait à une précédente mesure d'éloignement. Le requérant ne fait valoir aucune circonstance permettant de remettre en cause le bien-fondé du motif retenu par le préfet pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire. Dans ces conditions, en l'absence de circonstance particulière, il n'est pas contesté que la situation de l'intéressé entrait dans le cas visé au 3° de l'article L. 612-2 précité. Par suite, le préfet des Yvelines n'a pas entaché sa décision de refus d'un délai de départ volontaire, d'une erreur manifeste d'appréciation.
Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
11. En premier lieu, le préfet rappelle dans l'arrêté attaqué la situation personnelle et familiale du requérant et précise qu'il ne justifie d'aucune circonstance humanitaire particulière. Ainsi, la décision contestée est suffisamment motivée conformément aux dispositions, rappelées au point 7, de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
12. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".
13. L'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.
14. Le requérant fait valoir que la durée d'interdiction de retour est excessive compte tenu de son ancienneté de résidence en France et de la circonstance qu'il justifie être hébergé. Toutefois la durée de présence de M. B sur le territoire français s'explique pour l'essentiel par son maintien irrégulier en France malgré une mesure d'éloignement prise à son encontre le 2 août 2016. Eu égard aux conditions dans lesquelles le requérant se maintient en France et à la faible intensité de ses attaches sur le territoire français, et même s'il ne représente pas une menace pour l'ordre public, la durée d'interdiction de deux ans retenue par le préfet des Yvelines n'est pas disproportionnée. Ainsi, le préfet des Yvelines n'a pas commis d'erreur de droit au regard de l'article L. 612-10 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en prenant la mesure attaquée ni d'erreur d'appréciation en fixant à deux ans la durée de cette interdiction de retour. Dès lors, les moyens doivent être écartés.
15. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée, y compris ses conclusions aux fins d'injonction ainsi que celles présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D É C I D E :
Article 1er: La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C B et au préfet des Yvelines.
Délibéré après l'audience du 20 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ouillon, président,
M. Louvel, premier conseiller,
Mme Colin, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 décembre 2024.
Le rapporteur,
signé
T. Louvel
Le président,
signé
S. Ouillon
La greffière,
signé
M-J. Ambroise
La République mande et ordonne au préfet des Yvelines ce qui le concerne ou à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2408477