Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2411924
vendredi 6 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2411924 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 1ère Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête, enregistrée le 16 août 2024 sous le numéro 2411967, et un mémoire enregistré le 8 novembre 2024 et non communiqué, Mme B A, représentée par Me Vitel, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 3 juillet 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a prononcé son expulsion du territoire français ;
2°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa situation dans le délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente dès lors d'une part que la compétence relevait du ministre de l'intérieur et, d'autre part, que le signataire de l'arrêté ne dispose pas d'une délégation de signature régulière ;
- il est insuffisamment motivé ;
- il n'a pas été précédé d'un examen particulier de sa situation personnelle ;
- il est entaché d'une erreur de fait en qualifiant de " défavorable " l'avis de la commission d'expulsion ;
- il est entaché d'une erreur de droit dès lors que le préfet s'est estimé à tort en situation de compétence liée par la condamnation pénale dont elle a fait l'objet ;
- il méconnait les articles L. 631-1 et L. 631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que sa présence en France ne constitue pas une menace grave et actuelle pour l'ordre public ;
- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- il méconnait l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Par un mémoire en défense, enregistré le 7 novembre 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
II. Par une requête, enregistrée le 16 août 2024 sous le numéro 2411924, Mme B A, représentée par Me Vitel, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 19 juillet 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours et à défaut d'enjoindre au préfet d'assortir la décision d'assignation à résidence d'une autorisation de travail, de réduire le pointage à une fois par semaine et supprimer l'interdiction de sortir du département des Hauts-de-Seine ;
2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui restituer son passeport ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'arrêté attaqué est illégal en raison de l'illégalité de la décision d'expulsion sur laquelle il se fonde :
- il a été signé par une autorité incompétente dès lors d'une part que la compétence relevait du ministre de l'intérieur et, d'autre part, que le signataire de l'arrêté ne dispose pas d'une délégation de signature régulière ;
- il est insuffisamment motivé ;
- il n'a pas été précédé d'un examen particulier de sa situation personnelle ;
- il méconnait l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il est entaché d'une erreur de droit dès lors que le préfet s'est estimé à tort en situation de compétence liée par la décision d'expulsion pour prendre la décision d'assignation à résidence en litige ;
- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 731-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- il méconnait l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Par un mémoire en défense, enregistré le 7 novembre 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience ;
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Chaufaux,
- les conclusions de Mme Garona, rapporteure publique,
- et les observations de Me de Grazia, substituant Me Vitel, avocat de Mme A.
Une note en délibéré présentée par Mme A a été enregistrée le 15 novembre 2024.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B A, ressortissante chinoise née le 24 mai 1990 à Hubei, est entrée en France le 5 septembre 2010 munie d'un visa long séjour " étudiant " et y réside régulièrement depuis lors, sous couvert de titres de séjour portant la mention " étudiant " puis, à compter du 16 août 2018, de titres de séjour portant la mention " entrepreneur / profession libérale ". Par un jugement du 8 décembre 2020, Mme A a été condamnée par le tribunal correctionnel de Nancy à une peine d'un an d'emprisonnement avec sursis total pour des faits de complicité de proxénétisme aggravé en raison de la pluralité de victimes. Le 14 février 2024, elle a sollicité le renouvellement de son titre de séjour " entrepreneur / profession libérale ". Par un arrêté du 3 juillet 2024, notifié le 9 août 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a refusé le renouvellement du titre de séjour de Mme A et prononcé son expulsion du territoire français et, par un arrêté du 19 juillet 2024, notifié le 9 août 2024, il a assigné à résidence l'intéressée pour une durée de quarante-cinq jours renouvelable deux fois. Par deux requêtes distinctes, Mme A demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 3 juillet 2024 en tant qu'il prononce son expulsion du territoire français et l'arrêté du 19 juillet 2024.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne l'arrêté du 3 juillet 2024 prononçant l'expulsion du territoire français :
2. Aux termes de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3. ".
3. Les infractions pénales commises par un étranger ne sauraient, à elles seules, justifier légalement une mesure d'expulsion et ne dispensent pas l'autorité compétente d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace grave pour l'ordre public. Lorsque l'administration se fonde sur l'existence d'une telle menace pour prononcer l'expulsion d'un étranger, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision.
4. Il ressort des pièces du dossier que, par un jugement du tribunal correctionnel de Nancy en date du 8 décembre 2020, Mme A a été condamnée à une peine d'un an d'emprisonnement avec sursis total pour des faits de complicité de proxénétisme aggravé en raison de la pluralité de victimes, faits commis du 1er janvier 2018 au 7 décembre 2018. Toutefois, cette condamnation présente un caractère isolé, pour des faits datant de 2018, et il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme A aurait commis d'autres infractions. Par ailleurs, il est constant que Mme A réside régulièrement en France depuis 2010, où elle a effectué ses études et obtenu une licence " Arts, lettres, langues, mentions langues étrangères appliquées spécialité anglais-indonésien " au titre de l'année 2013-2014, ainsi qu'un diplôme de grade master de l'école supérieure de commerce de Dijon au titre de l'année 2017-2018. Il ressort également des pièces du dossier que Mme A travaille comme prestataire de services et est insérée professionnellement. A ce titre, la commission d'expulsion des Hauts-de-Seine a, dans son avis en date du 23 mai 2024, également relevé les efforts d'insertion professionnelle de la requérante ainsi que la relative ancienneté des faits ayant donné lieu à sa condamnation pénale outre son niveau d'implication limité, et émis en conséquence un avis défavorable à l'expulsion. Dans ces conditions, la présence de Mme A sur le territoire français ne constitue pas une menace grave pour l'ordre public et le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être accueilli.
5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 3 juillet 2024 en tant qu'il prononce son expulsion du territoire français.
En ce qui concerne l'arrêté du 19 juillet 2024 portant assignation à résidence :
6. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : () 6° L'étranger fait l'objet d'une décision d'expulsion ; () ".
7. Il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que la décision prononçant l'expulsion de Mme A est illégale. La décision d'assignation à résidence se trouve ainsi dépourvue de base légale. Par suite le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être accueilli.
8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 19 juillet 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours
Sur les conclusions à fin d'injonction :
9. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite les conclusions à fin d'injonction de la requérante ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine en date du 3 juillet 2024 en tant qu'il prononce l'expulsion du territoire français de Mme A est annulé.
Article 2 : L'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine en date du 19 juillet 2024 est annulé.
Article 3 : L'Etat versera à Mme A une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet des Hauts-de-Seine.
Copie en sera adressée au ministre de l'Intérieur.
Délibéré après l'audience du 15 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Edert, présidente,
Mme Chaufaux, première conseillère,
Mme Beauvironnet, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2024.
La rapporteure,
E. Chaufaux
La présidente,
S. EdertLa greffière,
K. Nabunda
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
2 et 2411967