Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2413129
mardi 31 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2413129 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 septembre et 8 octobre 2024, M. B A, représenté par Me Sayagh, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 7 août 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine lui a retiré sa carte de résident, a assorti ce retrait d'une obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit de revenir sur le territoire français pendant deux ans ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S'agissant de la décision portant retrait de sa carte de résident :
- elle méconnait l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :
- elle a été signée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 novembre 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de la méconnaissance du champ d'application de la loi, les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne permettant pas à l'autorité administrative d'éloigner un étranger qui s'est vu retirer sa carte de résident en application de l'article L. 432-4 du même code.
M. A a présenté des observations enregistrées le 10 décembre 2024 et communiquées le 11 décembre 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience ;
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Chaufaux,
- et les observations de Me Sayagh, avocat de M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, ressortissant marocain né le 30 juillet 1979 à Temsamane, est entré en France en août 1990, a été mis en possession d'une carte de séjour valable du 13 novembre 1997 au 12 novembre 1998, renouvelée à trois reprises jusqu'au 12 novembre 2001, puis d'une carte de résident valable du 13 novembre 2001 au 12 novembre 2011, renouvelée à deux reprises du 13 novembre 2011 au 12 novembre 2021 et du 17 septembre 2021 au 16 septembre 2031. Par la présente requête, il demande l'annulation de l'arrêté en date du 7 août 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine lui a retiré sa carte de résident, a pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit de revenir sur le territoire français pendant deux ans.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant retrait de sa carte de résident :
2. En premier lieu, aux termes du second alinéa de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une carte de résident ou la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE " peut, par décision motivée, être retirée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public. ".
3. Il ressort des mentions de la décision attaquée que le préfet des Hauts-de-Seine a retiré la carte de résident de M. A au motif qu'il a été condamné le 9 janvier 2023 par le tribunal correctionnel de Valenciennes à huit mois d'emprisonnement pour violence sans incapacité, en présence d'un mineur, par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, et qu'il est placé en détention provisoire jusqu'au 7 octobre 2024 pour des faits de viol commis par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité. Si M A conteste les faits de viol, les faits de violence envers sa conjointe, en présence d'un mineur, eu égard à leur gravité et leur caractère récent sont à eux seuls de nature à constituer une menace grave pour l'ordre public. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
4. En second lieu, M. A soutient qu'il réside sur le territoire français depuis l'âge de neuf ans et qu'il est le père de six enfants. Toutefois, en se bornant à produire une ordonnance du juge des affaires familiales en date du 30 janvier 2024 de laquelle il ressort que ses enfants résident avec leur mère et qu'en raison de son impécuniosité, aucune obligation de versement d'une contribution à l'entretien et à l'éducation de ses enfants n'a été prononcée à son égard, M. A n'établit pas l'existence de liens particuliers avec ses enfants. Dans ces conditions, et malgré la durée de présence en France de l'intéressé, la décision de retrait de la carte de résident prise par le préfet des Hauts-de-Seine qui a pour objet de faire cesser le trouble grave à l'ordre public que constitue la présence de M. A sur le territoire, n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; (). ". L'article L. 432-12 du même code dispose : " L'article L. 611-1 n'est pas applicable lorsque l'étranger titulaire d'une carte de résident se voit : () 2° Retirer sa carte de résident en application de l'article L. 432-4 ".
6. Il résulte de ces dispositions que, pour éloigner du territoire français M. A à qui il venait de retirer, en application de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sa carte de résident, au motif que sa présence en France constituait une menace grave pour l'ordre public, le préfet des Hauts-de-Seine ne pouvait pas prendre à son encontre une décision portant obligation de quitter le territoire français sur le fondement des dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précitées. Par suite, le préfet a méconnu le champ d'application de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en obligeant M. A à quitter le territoire français.
7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigés contre cette décision, que la décision du 7 août 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a obligé M. A à quitter le territoire français doit être annulée. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler les décisions refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée deux ans.
Sur l'injonction d'office :
8. Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. / La juridiction peut également prescrire d'office l'intervention de cette nouvelle décision. ". Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".
9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de procéder au réexamen de la situation de M. A, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.
Sur les frais du litige :
10. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme que M. A demande sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 7 août 2024 du préfet des Hauts-de-Seine est annulé en tant qu'il fait obligation à M. A de quitter le territoire français sans délai, qu'il fixe le pays de destination et qu'il interdit le retour de l'intéressé sur le territoire français pour une durée de deux ans.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de procéder au réexamen de la situation de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente de cet examen, une autorisation provisoire de séjour.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet des Hauts-de-Seine.
Copie en sera adressée au ministre de l'Intérieur.
Délibéré après l'audience du 13 décembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Edert, présidente,
Mme Chaufaux, première conseillère,
Mme Beauvironnet, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 décembre 2024.
La rapporteure,
signé
E. Chaufaux
La présidente,
signé
S. EdertLa greffière,
signé
S. Le Gueux
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.