Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2416002

lundi 2 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2416002
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a enjoint au préfet du Val-d'Oise de convoquer M. B, un ressortissant haïtien atteint d'une pathologie neurodégénérative lourde, afin qu'il puisse déposer sa demande de titre de séjour et obtenir un récépissé. La juridiction a retenu que la condition d'urgence était remplie en raison de la situation de vulnérabilité et des difficultés matérielles de l'intéressé, et que la mesure était utile pour remédier à l'impossibilité d'obtenir un rendez-vous. Cette décision s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que sur la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 novembre 2024, Mme D C, agissant en qualité de tutrice légale de M. A B, majeur protégé, représentée par Me Pafundi, demande au juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1°)d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°)d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de remettre une convocation à M. B à se présenter à la sous-préfecture de Sarcelles, d'enregistrer et d'instruire sa demande de titre de séjour et de lui délivrer un récépissé ou une attestation de prolongation d'une demande de titre de séjour, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°)de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

-la condition d'urgence est remplie, dès lors que, malgré ses démarches et celles de sa tutrice et de l'équipe socio-éducative qui assure son suivi, M. B ne parvient pas à obtenir de rendez-vous afin de déposer sa demande de titre de séjour et se retrouve ainsi en situation irrégulière, au risque d'être exposé à des mesures contraignantes ; par ailleurs, faute de titre de séjour ou d'attestation en cours de validité, M. B se retrouve placé dans une situation matérielle et financière délicate, dès lors qu'il ne peut plus percevoir les aides sociales auxquelles il est pourtant éligible dans la mesure où il souffre d'une pathologie neurodégénérative, l'ataxie spinocérébelleuse de type 1, ce qui a conduit la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH) du Val-d'Oise, par une décision du 21 septembre 2022, à lui reconnaitre un taux d'incapacité supérieur ou égal à 80 %, à lui attribuer l'allocation aux adultes handicapés, à lui attribuer une place en foyer d'accueil médicalisé ou maison d'accueil spécialisée, à lui attribuer une aide technique, à savoir un fauteuil roulant, et à lui attribuer une carte de mobilité inclusion invalidité ; enfin, au regard de la gravité de son état de santé et du lourd handicap physique dont il souffre, M. B se trouve dans une situation de grande vulnérabilité ;

-la mesure sollicitée est utile, dès lors qu'elle permettra à M. B d'obtenir un rendez-vous à la sous-préfecture de Sarcelles, les démarches qu'il a entreprises jusqu'alors en ce sens étant restées vaines, et de se voir délivrer un récépissé ou une attestation de prolongation d'instruction ;

-la mesure sollicitée ne fait aucunement obstacle à l'exécution d'une décision administrative.

La requête a été communiquée au préfet du Val-d'Oise, qui n'a pas formulé d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

-le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

-la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

-le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

-le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Chabauty, premier conseiller, en application des dispositions de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Considérant ce qui suit :

1. Le 7 mars 2022, M. A B, ressortissant haïtien né le 6 mai 1971, s'est vu délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " valable jusqu'au 6 mars 2023. Par la présente requête, Mme C, agissant en qualité de tutrice légale de M. B, majeur protégé, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de convoquer M. B afin que ce dernier puisse déposer sa demande de titre de séjour et se voie délivrer un récépissé de demande de titre de séjour.

Sur le bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président. () ". Aux termes de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".

5. Saisi sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative d'une demande qui n'est pas manifestement insusceptible de se rattacher à un litige relevant de la compétence du juge administratif, le juge des référés peut prescrire, à des fins conservatoires ou à titre provisoire, toutes mesures que l'urgence justifie, notamment sous forme d'injonctions adressées à l'administration, à la condition que ces mesures soient utiles et ne se heurtent à aucune contestation sérieuse. En raison du caractère subsidiaire du référé régi par l'article L. 521-3, le juge saisi sur ce fondement ne peut prescrire les mesures qui lui sont demandées lorsque leurs effets pourraient être obtenus par les procédures de référé régies par les articles L. 521-1 et L. 521-2 du même code. Enfin, il ne saurait faire obstacle à l'exécution d'une décision administrative, même celle refusant la mesure demandée, à moins qu'il ne s'agisse de prévenir un péril grave.

6. D'autre part, eu égard aux conséquences qu'a sur la situation d'un étranger, notamment sur son droit à se maintenir en France et, dans certains cas, à y travailler, la détention du récépissé qui lui est en principe remis après l'enregistrement de sa demande et au droit qu'il a de voir sa situation examinée au regard des dispositions relatives au séjour des étrangers en France, il incombe à l'autorité administrative, après lui avoir fixé un rendez-vous, de le recevoir en préfecture et, si son dossier est complet, de procéder à l'enregistrement de sa demande, dans un délai raisonnable. Lorsque le rendez-vous ne peut être demandé qu'après avoir procédé en ligne à des formalités préalables, il résulte de ce qui vient d'être dit que si l'étranger établit n'avoir pu les accomplir, notamment lorsque le site ne permet pas de sélectionner la catégorie de titre à laquelle la demande doit être rattachée, ce dysfonctionnement ayant été constaté à l'occasion de plusieurs tentatives n'ayant pas été effectuées la même semaine, il peut demander au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de lui communiquer, dans un délai qu'il fixe, une date de rendez-vous. Il appartient alors au juge des référés d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du dysfonctionnement sur la situation concrète de l'intéressé. La condition d'urgence est ainsi en principe constatée dans le cas d'une demande de renouvellement d'un titre de séjour. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui d'obtenir rapidement ce rendez-vous. Si la situation de l'étranger le justifie, le juge peut préciser le délai maximal dans lequel celui-ci doit avoir lieu. Il fixe un délai bref en cas d'urgence particulière.

En ce qui concerne la demande de rendez-vous :

7. D'une part, il résulte de l'instruction que, par un courrier du 23 mars 2023, le curateur de M. B, alors placé sous curatelle renforcée, a demandé aux services de la sous-préfecture de Sarcelles de procéder au renouvellement du titre de séjour dont le requérant était titulaire. Cette demande ayant été effectuée postérieurement à l'expiration de ce titre de séjour, intervenue le 6 mars 2023 ainsi qu'il a été dit au point 1 de la présente ordonnance, elle doit donc être regardée comme une première demande de titre de séjour. Convoqué à deux reprises à la sous-préfecture de Sarcelles, les 9 juin et 5 septembre 2023, M. B fait valoir qu'il n'a pas pu honorer ces rendez-vous pour des raisons de santé. Après que le requérant a été placé sous tutelle par un jugement du 8 mars 2024, le tuteur de l'intéressé, dont le passeport haïtien avait été renouvelé le 12 décembre 2023, a entamé, à compter du mois d'avril 2024, de nouvelles démarches en vue de régulariser la situation administrative de M. B. Invité par la sous-préfecture de Sarcelles, le 5 juin 2024, à effectuer cette demande sur le site de l'ANEF, le requérant justifie, par des captures d'écran datées du mois de juin 2024, qu'il ne lui pas été possible de déposer sa demande au moyen de ce téléservice, au motif que son précédent titre de séjour était expiré depuis plus de neuf mois et qu'il devait se connecter au site Internet dont dépend sa résidence. Par un courrier du 30 septembre 2024, la sous-préfecture de Sarcelles, préalablement saisie par l'éducatrice spécialisée qui accompagne le requérant dans ses démarches administratives, confirmait à M. B que sa demande devait être déposée par voie dématérialisée, via le téléservice ANEF.

8. D'autre part, il résulte de l'instruction que le requérant, qui est atteint d'une pathologie neurodégénérative, à savoir l'ataxie spinocérébelleuse de type 1, s'est vu reconnaitre un taux d'incapacité supérieur ou égal à 80 % et s'est vu attribuer, par une décision de la MDPH du Val-d'Oise du 21 septembre 2022, l'allocation aux adultes handicapés, une place en foyer d'accueil médicalisé ou en maison d'accueil spécialisée, une aide technique, à savoir un fauteuil roulant, et une carte de mobilité inclusion invalidité, le bénéfice de certains de ces droits étant conditionné à la présentation d'un titre de séjour en cours de validité, ainsi que le confirme le courrier du 6 août 2024 adressé à la sous-préfecture de Sarcelles par l'éducatrice spécialisée en charge d'accompagner l'intéressé. Ainsi, M. B justifie, en l'espèce, de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui d'obtenir rapidement un rendez-vous en vue de pouvoir déposer sa demande de titre de séjour.

9. Il résulte de ce qui précède que, dans les circonstances de l'espèce, la demande de M. B revêt un caractère urgent et utile au sens des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative. Enfin, il ne résulte pas de l'instruction que cette demande ferait obstacle à l'exécution d'une décision administrative, ni qu'elle se heurterait à une contestation sérieuse, le préfet du Val-d'Oise n'ayant pas présenté d'observations en défense. Par suite, il y a lieu de faire droit à la demande du requérant tendant à ce qu'un rendez-vous lui soit fixé afin qu'il puisse déposer sa demande de titre de séjour.

En ce qui concerne la demande de délivrance d'un récépissé de demande de titre de séjour :

10. Aux termes de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger admis à souscrire une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour se voit remettre un récépissé qui autorise sa présence sur le territoire pour la durée qu'il précise. () ". Il résulte de ces dispositions que l'étranger qui sollicite, pour la première fois ou à titre de renouvellement, une carte de séjour a le droit, s'il a déposé un dossier complet, d'obtenir, dès cet instant, un récépissé de sa demande qui vaut autorisation provisoire de séjour et autorisation de travail dans le cas où la demande concerne un titre de séjour permettant l'exercice d'une activité professionnelle.

11. Il ressort de ce qui est énoncé au point précédent que la délivrance d'un récépissé de demande de titre de séjour est conditionnée au caractère complet du dossier, qu'il appartient au préfet d'apprécier à l'occasion de sa présentation et de son enregistrement. Par suite, et dès lors que M. B n'a pas encore déposé son dossier de demande de titre de séjour, ses conclusions tendant à la délivrance d'un tel récépissé ne peuvent qu'être rejetées.

12. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a uniquement lieu d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de communiquer à M. B, dans un délai de vingt-et-un jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une date de convocation afin de lui permettre de faire enregistrer sa demande de titre de séjour. Il n'y a pas lieu, à ce stade, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

13. Il ressort de ce qui est énoncé au point 3 de la présente ordonnance que M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve, d'une part, de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle, et d'autre part, que Me Pafundi, avocat du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 700 euros à verser à Me Pafundi. Dans l'hypothèse où l'aide juridictionnelle ne lui serait pas accordée, la somme de 700 euros sera versée à M. B.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise de communiquer à M. B, dans un délai de vingt-et-un jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une date de convocation afin de lui permettre de faire enregistrer sa demande de titre de séjour.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Pafundi renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Pafundi, avocat de M. B, une somme de 700 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans l'hypothèse où l'aide juridictionnelle ne lui serait pas accordée, la somme de 700 euros sera versée à M. B.

Article 4 :Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D C, agissant en qualité de tutrice légale de M. A B, et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée au préfet du Val-d'Oise.

Fait à Cergy, le 2 décembre 2024.

Le juge des référés,

Signé

C. Chabauty

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.