Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2416550
jeudi 5 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2416550 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 18 novembre 2024, M. A B, représenté par Me Celeste, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 16 octobre 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine lui a retiré sa carte de séjour temporaire, a refusé de renouveler son titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire pour une durée d'un an, en l'informant qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;
2°) d'annuler l'arrêté du 13 novembre 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a assigné à résidence dans le département des Hauts-de-Seine pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable deux fois, en l'obligeant à se présenter chaque lundi, mercredi et vendredi à 10 heures, sauf les jours fériés, au commissariat de Colombes et lui a interdit de sortir du département des Hauts-de-Seine sans autorisation ;
3°) d'enjoindre, à titre principal, au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation ;
4°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de procéder à l'effacement de son signalement dans le fichier européen de non-admission au système Schengen ;
5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S'agissant de la décision portant retrait du titre de séjour et de la décision refusant le renouvellement du titre de séjour :
- elles sont entachées d'une incompétence de leur signataire ;
- elles sont entachées d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- elles sont entachées d'un vice de procédure en l'absence de saisine de la commission du titre de séjour ;
- elles méconnaissent les dispositions des articles L. 432-1 et L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français et de la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :
- elles sont illégales par voie de conséquence de l'illégalité entachant la décision de retrait du titre de séjour et la décision de refus de son renouvellement ;
- elles sont entachées d'une incompétence de leur auteur ;
- elle sont entachées d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen de sa situation personnelle.
S'agissant de la décision portant interdiction de retourner sur le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée au regard de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
S'agissant de la décision portant assignation à résidence :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d'une incompétence de son auteur ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Des pièces complémentaires, enregistrées le 29 novembre et le 2 décembre 2024, ont été produites pour M. B.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 novembre 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête et produit toutes les pièces utiles au dossier du requérant.
Il fait valoir que :
- les conclusions à fin d'annulation de la décision portant retrait d'un titre de séjour sont irrecevables dès lors que le titre de séjour de l'intéressé était expiré à la date de l'arrêté attaqué ;
- les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Louvel, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Louvel, magistrat désigné ;
- les observations de Me Celeste, représentant M. B, présent.
Le préfet des Hauts-de-Seine n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant marocain né le 13 février 2005, déclare être entré en France en 2007. Il a été par la suite mis en possession d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", valable du 23 août 2023 au 22 août 2024, dont il a sollicité le renouvellement. Par un arrêté du 16 octobre 2024, notifié le 13 novembre 2024, le préfet des Hauts-de-Seine lui a retiré sa carte de séjour temporaire, a refusé de lui renouveler son titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. En outre, par un second arrêté du 13 novembre 2024, notifié le même jour, le préfet des
Hauts-de-Seine a assigné M. B à résidence dans le département des Hauts-de-Seine pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable deux fois. M. B demande l'annulation de ces deux arrêtés.
Sur l'étendue du litige :
2. Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire. ".
3. Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'elle prend à l'égard d'un étranger une décision d'interdiction de retour sur le territoire français, l'autorité administrative se borne à informer l'intéressé de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Une telle information ne constitue pas une décision distincte de la mesure d'interdiction de retour et n'est, dès lors, pas susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir. Par suite, les conclusions présentées par M. B tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué en tant qu'elles sont dirigées contre le signalement aux fins de non-admission de l'intéressé dans le système d'information Schengen, sont irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées.
Sur la fin de non-recevoir :
4. Le préfet des Hauts-de-Seine fait valoir que les conclusions tendant à l'annulation de la décision portant retrait de la carte de séjour temporaire de M. B sont irrecevables dès lors que le titre de séjour de l'intéressé a expiré antérieurement à l'arrêté du 16 octobre 2024, notifié le 13 novembre 2024. Il ressort des pièces du dossier, d'une part, que le titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " de M. B expirait le 22 août 2024 et, d'autre part, que la décision prononçant le retrait de ce titre de séjour a été édictée le
16 octobre 2024, après qu'il a expiré. Dès lors, compte tenu du caractère superfétatoire de la décision portant retrait du titre de séjour du requérant, la fin de non-recevoir opposée en défense, tirée de l'irrecevabilité des conclusions à fin d'annulation de cette décision doit être accueillie.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1- Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2- Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sécurité publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
6. Il ressort des pièces du dossier que M. B réside habituellement en France depuis l'âge de deux ans, soit au moins depuis dix-sept ans, à la date de l'arrêté en litige, et qu'il s'est vu délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", valable du 23 août 2023 au 22 août 2024. M. B justifie par ailleurs bénéficier d'attaches familiales fortes sur le territoire français où résident ses parents, tous deux titulaires d'une carte de résident, et ses deux sœurs, de nationalité française. Il justifie, en outre, en produisant plusieurs attestations de ses proches, de l'intensité de ses liens avec les autres membres de sa famille. Par ailleurs, M. B a suivi l'ensemble de sa scolarité en France, obtenu en 2023 un baccalauréat général, poursuivi des études en vue d'obtenir un BTS " Services informatiques aux organisations " et il produit un contrat d'apprentissage conclu avec l'entreprise " IP Twins " le 30 mai 2024 ainsi que des bulletins de paie et une attestation de son employeur qui établissent, outre la qualité de son parcours, des perspectives d'insertion professionnelle sérieuses. Si le préfet des Hauts-de-Seine fait valoir que le requérant a été condamné le 9 août 2024 par le tribunal correctionnel de Paris à 10 mois d'emprisonnement pour un fait d'extorsion commis par une personne dissimulant volontairement son visage, cette seule circonstance, compte tenu du caractère isolé des faits commis, n'est pas de nature à caractériser à elle seule une menace actuelle et circonstanciée pour l'ordre public susceptible de justifier un refus de renouvellement de titre de séjour dès lors que le requérant n'a fait l'objet d'aucune autre condamnation. Dans les conditions très particulières de l'affaire, compte tenu de la durée de son séjour en France, de son insertion professionnelle et de l'intensité de ses attaches, notamment familiales, sur le territoire national, M. B est fondé à soutenir qu'en lui refusant le renouvellement de son titre de séjour, le préfet des Hauts-de-Seine a porté à son droit au respect à sa vie privée et familiale une atteinte excessive et, ainsi, méconnu les stipulations, précitées, de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 16 octobre 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a refusé à M. B le renouvellement de son titre de séjour, doit être annulées ainsi que, par voie de conséquence, la décision portant obligation de quitter le territoire français, celle fixant le pays de destination, celle lui refusant un délai de départ volontaire et celle prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. L'arrêté du 13 novembre 2024 par lequel le même préfet a assigné le requérant à résidence dans le département des Hauts-de-Seine pour une durée de quarante-cinq jours étant, par voie de conséquence, dépourvu de base légale, doit également être annulé.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
8. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ".
9. D'une part, l'exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard à ses motifs, par application des dispositions législatives précitées, que le préfet des Hauts-de-Seine délivre à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu de fixer au préfet des Hauts-de-Seine, un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement pour procéder à la délivrance de ce titre.
10. D'autre part, le présent jugement qui annule la décision portant interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de M. B, implique nécessairement l'effacement du signalement de l'intéressé aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen qui en résultait.
Sur les frais de l'instance :
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros à verser à M. B au titre des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : Les arrêtés du préfet des Hauts-de-Seine du 16 octobre 2024 et du 13 novembre 2024 sont annulés.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de procéder à l'effacement du signalement aux fins de non-admission de M. B dans le système d'information Schengen.
Article 4 : L'État versera la somme de 1 000 euros à M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B et au préfet des Hauts-de-Seine.
Rendu public par mise à disposition du greffe le 5 décembre 2024.
Le magistrat désigné,
Signé
T. LouvelLa greffière,
Signé
O. El Moctar La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.